{"id":8148,"date":"2020-02-26T17:31:10","date_gmt":"2020-02-26T17:31:10","guid":{"rendered":"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/?p=8148"},"modified":"2020-02-26T17:35:44","modified_gmt":"2020-02-26T17:35:44","slug":"jerusalem-et-lorientalisme-la-nostalgie-dune-cite-fantasmee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/?p=8148","title":{"rendered":"J\u00e9rusalem et l&rsquo;orientalisme : la nostalgie d&rsquo;une cit\u00e9 fantasm\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2017\/05\/logoGEO-lg.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-2937 size-full\" src=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2017\/05\/logoGEO-lg.png\" alt=\"logoGEO-lg\" width=\"125\" height=\"50\" \/><\/a><\/p>\n<h6><\/h6>\n<h6><span style=\"color: #000080;\"><a href=\"https:\/\/www.geo.fr\/histoire\/jerusalem-et-lorientalisme-la-nostalgie-dune-cite-fantasmee-200061\" target=\"_blank\"><span style=\"color: #000080;\">https:\/\/www.geo.fr\/histoire\/jerusalem-et-lorientalisme-la-nostalgie-dune-cite-fantasmee-200061<\/span><\/a><\/span><\/h6>\n<p><span style=\"color: #000080;\"><span style=\"font-weight: bold;\">Par\u00a0<\/span><span style=\"font-weight: bold;\">Christ\u00e8le Dedebant<\/span><\/span><\/p>\n<div style=\"width: 1130px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/geo.img.pmdstatic.net\/fit\/http.3A.2F.2Fprd2-bone-image.2Es3-website-eu-west-1.2Eamazonaws.2Ecom.2Fgeo.2F2020.2F02.2F24.2Faec1d292-4bd7-4371-8bb8-421e568debd0.2Ejpeg\/1120x630\/background-color\/ffffff\/quality\/90\/jerusalem-et-lorientalisme-la-nostalgie-dune-cite-fantasmee.jpg\" alt=\"J\u00e9rusalem et l'orientalisme : la nostalgie d'une cit\u00e9 fantasm\u00e9e\" width=\"1120\" height=\"630\" \/><p class=\"wp-caption-text\"><span style=\"color: #000000;\">La Piscine de Bethesda, par David Roberts (1839). D\u2019apr\u00e8s l\u2019Evangile selon saint Jean, J\u00e9sus aurait gu\u00e9ri \u00e0 cet endroit un paralytique : pour les chr\u00e9tiens, c\u2019est un symbole du Messie venant sauver l\u2019humanit\u00e9. \u00a9 David Roberts \/ Library of Congress<\/span><\/p><\/div>\n<h6 style=\"text-align: center;\"><\/h6>\n<div class=\"article-lead\" style=\"color: #34404b;\">\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong style=\"font-weight: bolder;\">Pour les artistes du XIXe si\u00e8cle, le voyage \u00e0\u00a0<\/strong><a style=\"color: #28bd66;\" href=\"https:\/\/www.geo.fr\/destinations\/israel\/jerusalem\" target=\"_blank\"><strong style=\"font-weight: bolder;\">J\u00e9rusalem<\/strong><\/a><strong style=\"font-weight: bolder;\">\u00a0est un passage oblig\u00e9. Mais entre l\u2019image id\u00e9alis\u00e9e de la Ville sainte et la r\u00e9alit\u00e9, le contraste est rude.<\/strong><\/h4>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"article-text\" style=\"color: #34404b;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Au printemps 1799, lors de sa tentative infructueuse de conqu\u00e9rir la Palestine,\u00a0<a style=\"color: #28bd66;\" href=\"https:\/\/www.geo.fr\/histoire\/1802-pourquoi-napoleon-a-t-il-retabli-lesclavage-194999\" target=\"_blank\">Napol\u00e9on<\/a>\u00a0se rend \u00e0 Jaffa, \u00e0 Saint-Jean-d\u2019Acre et m\u00eame \u00e0 Ramleh o\u00f9 il installe son quartier g\u00e9n\u00e9ral. Trop occup\u00e9 \u00e0 en d\u00e9coudre avec les Ottomans, le Petit Caporal ne prend pas la peine de faire un crochet par\u00a0<a style=\"color: #28bd66;\" href=\"https:\/\/www.geo.fr\/histoire\/jerusalem-au-temps-du-califat-200035\" target=\"_blank\">J\u00e9rusalem<\/a>. Et pour cause : \u00e0 l\u2019\u00e9poque, la ville forte a tout de la bourgade poussi\u00e9reuse. Situ\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cart des voies de communication, la capitale religieuse de la Palestine ne pr\u00e9sente aucun int\u00e9r\u00eat strat\u00e9gique. Quant \u00e0 son attrait esth\u00e9tique, il est tr\u00e8s discutable : nich\u00e9e au c\u0153ur des monts de Jud\u00e9e, loin de la lumi\u00e8re de la M\u00e9diterran\u00e9e, la ville trois fois sainte vit claquemur\u00e9e entre ses remparts. C\u2019est pourtant dans l\u2019intention d\u2019atteindre cette cit\u00e9 \u00ab oubli\u00e9e [par] un si\u00e8cle antireligieux \u00bb que Chateaubriand entreprend son fameux\u00a0<em>Itin\u00e9raire de Paris \u00e0 J\u00e9rusalem<\/em>\u00a0du 13 juillet 1806 au 5 juin 1807. Sur ces 327 jours pass\u00e9s \u00e0 bourlinguer, l\u2019auteur d\u2019<em>Atala<\/em>\u00a0n\u2019en consacrera que cinq au but ultime de ses p\u00e9r\u00e9grinations :\u00a0<a style=\"color: #28bd66;\" href=\"https:\/\/www.geo.fr\/histoire\/jerusalem-au-temps-des-splendeurs-dherode-200017\" target=\"_blank\">J\u00e9rusalem<\/a>. Il faut dire qu\u2019en ce XIXe si\u00e8cle naissant, on n\u2019est gu\u00e8re ma\u00eetre de son temps : le rythme du voyage d\u00e9pend tout entier des al\u00e9as de la navigation. Du reste, si l\u2019on s\u2019aventure vers ce qu\u2019on appelle encore le Levant, on ne se restreint pas \u00e0 une seule r\u00e9gion, encore moins \u00e0 une seule ville. Pour atteindre la Palestine, \u00ab le nouveau crois\u00e9 \u00bb, comme il aime \u00e0 se pr\u00e9senter, \u00e9cumera successivement\u00a0<a style=\"color: #28bd66;\" href=\"https:\/\/www.geo.fr\/destinations\/italie\" target=\"_blank\">l\u2019Italie<\/a>, la\u00a0<a style=\"color: #28bd66;\" href=\"https:\/\/www.geo.fr\/destinations\/grece-continentale\" target=\"_blank\">Gr\u00e8ce<\/a>\u00a0et la\u00a0<a style=\"color: #28bd66;\" href=\"https:\/\/www.geo.fr\/destinations\/turquie\" target=\"_blank\">Turquie<\/a>, avant de revenir \u00e0 Paris par\u00a0<a style=\"color: #28bd66;\" href=\"https:\/\/www.geo.fr\/destinations\/egypte\">l\u2019Egypte<\/a>, le Maghreb et\u00a0<a style=\"color: #28bd66;\" href=\"https:\/\/www.geo.fr\/destinations\/espagne\">l\u2019Espagne<\/a>. Le tout parcouru le plus souvent \u00e0 dos de cheval ou de mulet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Son p\u00e9riple, qui fit l\u2019objet de trois r\u00e9\u00e9ditions en dix ans, deviendra la bible de plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de peintres et d\u2019\u00e9crivains. A commencer par son \u00e9mule, Lamartine, qui fut le premier \u00e0 fixer l\u2019expression \u00ab Voyage en Orient \u00bb, apr\u00e8s avoir lui-m\u00eame accompli le fameux \u00ab grand circuit \u00bb entre juillet 1832 et septembre 1833. Peu \u00e0 peu, les escales se codifient jusqu\u2019\u00e0 devenir des incontournables. En 1861, les Guides Joanne, anc\u00eatres des Guides bleus, propose \u00e0 ses lecteurs le calendrier le plus favorable : automne en Egypte, hiver au Sina\u00ef, printemps en Asie mineure\u2026 La Ville sainte, elle, est particuli\u00e8rement recherch\u00e9e \u00e0\u00a0<a style=\"color: #28bd66;\" href=\"https:\/\/www.geo.fr\/environnement\/jerusalem-celebration-de-paques-a-l-eglise-du-saint-sepulcre-187012\" target=\"_blank\">P\u00e2ques<\/a>. Pour autant, J\u00e9rusalem continue \u00e0 occuper une place \u00e0 part dans l\u2019imaginaire orientaliste. Loin de la blancheur d\u2019<a style=\"color: #28bd66;\" href=\"https:\/\/www.geo.fr\/voyage\/cinq-choses-a-voir-a-alger-capitale-aux-mille-visages-199224\" target=\"_blank\">Alger<\/a>\u00a0ou du chatoiement de Constantinople, elle s\u2019impose surtout par sa noirceur. Et pour cause : tout au long du si\u00e8cle, affirme David Mendelson dans\u00a0<em>J\u00e9rusalem, ombre et mirage<\/em>\u00a0(L\u2019Harmattan, 2000), elle appara\u00eet comme la \u00ab ville maudite, la ville d\u00e9icide \u00bb. Un exemple ? Dans\u00a0<em>J\u00e9rusalem<\/em>, la toile sign\u00e9e en 1867 par G\u00e9r\u00f4me, la cit\u00e9 se r\u00e9duit toute enti\u00e8re \u00e0 l\u2019ombre de trois croix sur un sol dess\u00e9ch\u00e9.<\/p>\n<h2 id=\"a39po\" style=\"font-weight: bold;\"><strong style=\"font-weight: bolder;\">J\u00e9rusalem s\u2019impose surtout par sa\u2026 noirceur<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chateaubriand, moins avare d\u2019effusions, ne cache pas son effroi \u00e0 l\u2019approche des remparts : \u00ab Quand je vivrais mille ans, jamais je n\u2019oublierais ce d\u00e9sert qui semble respirer encore la grandeur de J\u00e9hovah, et les \u00e9pouvantements de la mort. \u00bb Tr\u00e8s impr\u00e9gn\u00e9 par la prose du grand homme, le peintre Forbin livrera en 1825 une\u00a0<em>Vue de J\u00e9rusalem pr\u00e8s de la vall\u00e9e de Josaphat<\/em>\u00a0surplomb\u00e9e par un ciel d\u2019apocalypse. La mort, la vraie, Lamartine, la touche de tr\u00e8s pr\u00e8s. A son arriv\u00e9e, le 18 octobre 1832, une \u00e9pid\u00e9mie de peste a enti\u00e8rement vid\u00e9 la cit\u00e9 : \u00ab La plus mis\u00e9rable bourgade des Alpes ou des Pyr\u00e9n\u00e9es, les ruelles les plus n\u00e9glig\u00e9es de nos faubourgs abandonn\u00e9s [\u2026] ont plus de propret\u00e9, de luxe et d\u2019\u00e9l\u00e9gance que ces rues d\u00e9sertes de la reine des villes \u00bb, maugr\u00e9e-t-il. L\u2019auteur des\u00a0<em>M\u00e9ditations po\u00e9tiques<\/em>\u00a0a raison de s\u2019alarmer des conditions sanitaires. Jusque dans les ann\u00e9es 1840, aucun h\u00f4pital n\u2019y est construit et, tout au long du si\u00e8cle, l\u2019eau v\u00e9hicule de terribles \u00e9pid\u00e9mies. Selon le g\u00e9ographe Yehoshua Ben-Arieh dans\u00a0<em>J\u00e9rusalem au XIXe si\u00e8cle<\/em>\u00a0(\u00e9d. de l\u2019\u00e9clat, 2003), les citernes, r\u00e9guli\u00e8rement \u00ab pollu\u00e9es par les excr\u00e9ments, les chats morts, etc. \u00bb, ne sont jamais cur\u00e9es. Arriv\u00e9 sur les lieux en ao\u00fbt 1850, Flaubert se pince le nez : \u00ab J\u00e9rusalem est un charnier entour\u00e9 de murailles. Tout y pourrit, les chiens morts dans les rues, les religions dans les \u00e9glises. Il y a quantit\u00e9 de merdes et de ruines \u00bb, \u00e9crit-il dans\u00a0<em>Voyage en Orient<\/em>.<\/p>\n<h2 id=\"c5c74\" style=\"font-weight: bold;\"><strong style=\"font-weight: bolder;\">La d\u00e9sillusion des \u00e9crivains devant le Saint-S\u00e9pulcre<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur le quartier juif, situ\u00e9 \u00e0 proximit\u00e9 du mur des Lamentations, le t\u00e9moignage des \u00e9crivains est accablant : \u00ab Les Juifs [\u2026] \u00e9taient l\u00e0 tous en guenilles, assis dans la poussi\u00e8re de Sion, cherchant les insectes qui les d\u00e9voraient, et les yeux attach\u00e9s sur le Temple \u00bb, commente Chateaubriand. Pour ces voyageurs de culture chr\u00e9tienne, la pire des d\u00e9sillusions les attend au Saint-S\u00e9pulcre. Devant le\u00a0<a style=\"color: #28bd66;\" href=\"https:\/\/www.geo.fr\/environnement\/des-analyses-confortent-la-tradition-sur-le-lieu-du-tombeau-du-christ-181873\" target=\"_blank\">tombeau du Christ<\/a>, Lamartine perd d\u00e9finitivement la foi et Flaubert, m\u00e9cr\u00e9ant, se trouve confort\u00e9 dans ses id\u00e9es : \u00ab Ce matin, dans le Saint-S\u00e9pulcre, il est de fait qu\u2019un chien aurait \u00e9t\u00e9 plus \u00e9mu que moi. \u00bb En mars 1848, m\u00eame le Russe Nicolas Gogol, le plus mystique d\u2019entre tous, d\u00e9chante cruellement : \u00ab Jamais encore je n\u2019avais constat\u00e9 aussi nettement mon insensibilit\u00e9, ma s\u00e9cheresse, ma duret\u00e9, comparables \u00e0 celles du bois \u00bb, d\u00e9plore-t-il dans sa correspondance. Pourquoi alors s\u2019ent\u00eater \u00e0 venir \u00e0 J\u00e9rusalem ? Pour concurrencer Chateaubriand ? Pour \u00e9prouver sa foi ? Pour chercher l\u2019inspiration ? Certains ne s\u2019en remettent pas. A son retour, Gogol se claustre dans un monast\u00e8re et br\u00fble la seconde partie des\u00a0<em>Ames mortes<\/em>, tandis que Melville renonce \u00e0 sa carri\u00e8re de marin pour se murer dans une existence terne. D\u2019autres y trouvent un second souffle : l\u2019<em>Itin\u00e9raire de Paris \u00e0 J\u00e9rusalem<\/em>\u00a0vaut \u00e0 Chateaubriand d\u2019\u00eatre reconnu comme le \u00ab premier \u00e9crivain de France \u00bb et d\u2019\u00eatre \u00e9lu \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise. Peu apr\u00e8s sa rentr\u00e9e \u00e0 Paris, Lamartine re\u00e7oit son premier mandat de d\u00e9put\u00e9 et adopte d\u00e9finitivement la prose qui a fait le succ\u00e8s de son\u00a0<em>Voyage en Orient<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le cas de Flaubert est plus complexe. Sa d\u00e9sillusion est telle qu\u2019il mettra exactement trente ans \u00e0 \u00ab accoucher \u00bb de ses notes de voyages. Pourtant, dans sa maison normande, le \u00ab vieux Flau \u00bb, comme l\u2019appelle ses amis, prend l\u2019habitude de recevoir ses proches \u2013 Maupassant, Zola et Georges Sand \u2013 assis sur un divan \u00e0 la turque et coiff\u00e9 d\u2019un tarbouch. Surtout, en septembre 1851, trois mois seulement apr\u00e8s avoir achev\u00e9 son \u00ab grand circuit \u00bb, il entreprend\u00a0<em>Madame Bovary<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans tous les cas, aussi \u00e9blouissants soient-ils, ces r\u00e9cits d\u2019artistes ne d\u00e9passent gu\u00e8re le tableau de genre. Comme le note Jean-Claude Berchet dans\u00a0<em>Le<\/em>\u00a0<em>Voyage en Orient<\/em>\u00a0(Bouquins, 1985), ce p\u00e9riple initiatique semble \u00ab r\u00e9duire au silence la r\u00e9alit\u00e9 vivante, contemporaine, pr\u00e9sente \u00bb des r\u00e9gions parcourues. Cette c\u00e9cit\u00e9 est d\u2019autant plus frappante que ces territoires sont travers\u00e9s tout au long du si\u00e8cle par de puissants bouleversements.<\/p>\n<h2 id=\"3i7l3\" style=\"font-weight: bold;\"><strong style=\"font-weight: bolder;\">En cent ans, J\u00e9rusalem conna\u00eet pourtant une v\u00e9ritable renaissance<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le cas de J\u00e9rusalem, Yehoshua Ben-Arieh n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 parler d\u2019une v\u00e9ritable \u00ab renaissance \u00bb. Que l\u2019on juge : en cent ans sa population a pratiquement d\u00e9cupl\u00e9, passant de 8 000 en 1810 \u00e0 70 000 en 1910. D\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1830, de nombreux consulats \u00e9trangers s\u2019installent dans la Ville sainte, ravissant \u00e0 Saint-Jean-d\u2019Acre le titre de capitale administrative de la Palestine. Mais la r\u00e9volution se situe dans les transports : \u00e0 partir des ann\u00e9es 1840, les\u00a0<em>Messageries maritimes<\/em>\u00a0inaugure une ligne r\u00e9guli\u00e8re de Marseille vers Beyrouth et certains bateaux commencent \u00e0 jeter l\u2019ancre \u00e0 Jaffa. En 1850, J\u00e9rusalem est devenue si facile d\u2019acc\u00e8s que Flaubert en est d\u00e9concert\u00e9 : \u00ab A Marseille, un voyage en Orient est si peu de choses que le moindre d\u00e9crotteur vous parle du\u00a0<a style=\"color: #28bd66;\" href=\"https:\/\/www.geo.fr\/voyage\/musees-les-joyaux-oublies-du-caire-127624\" target=\"_blank\">Caire<\/a>, de\u00a0<a style=\"color: #28bd66;\" href=\"https:\/\/www.geo.fr\/histoire\/comment-persepolis-fut-reduite-au-silence-187625\" target=\"_blank\">Pers\u00e9polis<\/a>\u00a0et de J\u00e9rusalem comme de rien du tout. \u00bb Trente ans plus tard, la cit\u00e9 phoc\u00e9enne n\u2019est plus qu\u2019\u00e0 six jours et demi de Jaffa.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La d\u00e9mographie de la Ville sainte s\u2019en ressent. Augmentant en moyenne de 200 personnes par an, la population juive compte alors environ 8 000 \u00e2mes. Elle constitue donc la moiti\u00e9 de la population totale de la ville, affirme Yehoshua Ben-Arieh. C\u2019est d\u2019ailleurs cette pression d\u00e9mographique combin\u00e9e au p\u00e9ril sanitaire qui donnera l\u2019impulsion \u00e0 une extension extra muros du quartier \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 1860.<\/p>\n<p>Venu en p\u00e8lerinage pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cette p\u00e9riode, en 1867, l\u2019Am\u00e9ricain Mark Twain \u00e9crit dans\u00a0<em>Les Innocents \u00e0 l\u2019\u00e9tranger<\/em>\u00a0: \u00ab J\u00e9rusalem est sombre, triste et sans vie [\u2026]. C\u2019est une ville pauvre, pleine de guenilles et d\u2019immondices. \u00bb L\u2019\u00e9crivain ne mentionne ni l\u2019installation du t\u00e9l\u00e9graphe en 1865, ni l\u2019\u00e9mergence des nouveaux quartiers juifs, arabes et europ\u00e9ens. Les yeux braqu\u00e9s sur la Vieille Ville, l\u2019auteur de\u00a0<em>Tom Sawyer,\u00a0<\/em>tout comme ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, est rest\u00e9 aveugle au pr\u00e9sent. Apr\u00e8s l\u2019inauguration du canal de Suez, le 17 novembre 1869, l\u2019antique cit\u00e9 de David secoue d\u00e9finitivement ses oripeaux. Pour accueillir l\u2019empereur Fran\u00e7ois-Joseph, premier souverain europ\u00e9en \u00e0 venir lui rendre hommage, J\u00e9rusalem se dote d\u2019une route pav\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 Jaffa. Un an apr\u00e8s, en 1870, un dispositif d\u2019\u00e9gouts et un syst\u00e8me d\u2019\u00e9clairage au k\u00e9ros\u00e8ne sont mis en place. \u00ab Cet orient qui passe pour immuable a beaucoup chang\u00e9 \u00bb, commente l\u2019\u00e9dition 1878 du guide Joanne.<br \/>\nNe restait que le chemin de fer. En 1892, c\u2019est chose faite : Jaffa est d\u00e9sormais \u00e0 quatre heures de J\u00e9rusalem. Il \u00e9tait bien loin le temps o\u00f9 Chateaubriand avait parcouru le m\u00eame itin\u00e9raire en trottinant quatre jours \u00e0 dos de mulet ! Le ph\u00e9nom\u00e8ne le plus palpable de ces mutations est sans doute l\u2019afflux des p\u00e8lerins vers le milieu du si\u00e8cle. En 1850, Flaubert se plaint d\u00e9j\u00e0 des pi\u00e8ges \u00e0 touristes : \u00ab On est assailli de saintet\u00e9s. [\u2026] Les chapelets, particuli\u00e8rement, me sortent par les yeux. \u00bb D\u00e8s 1861, le guide Joanne, \u00e9dit\u00e9 sur papier missel, propose le mode d\u2019emploi complet de la ville : son histoire, ses itin\u00e9raires types assortis d\u2019un plan ainsi qu\u2019une petite s\u00e9lection d\u2019h\u00f4tels ou de\u00a0<em>boarding houses,<\/em>\u00a0g\u00e9n\u00e9ralement tenus par des Anglais.<\/p>\n<h2 id=\"e97ce\" style=\"font-weight: bold;\"><strong style=\"font-weight: bolder;\">Thomas Cook s\u2019impose comme le plus grand organisateur de p\u00e8lerinage en Terre sainte<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce sont en effet les entrepreneurs d\u2019outre-Manche ou d\u2019outre-Atlantique qui inaugurent la vogue du \u00ab tourisme industriel \u00bb. En 1867, quand il se rend \u00e0 la Ville sainte, l\u2019\u00e9crivain Mark Twain est engag\u00e9 par son journal le\u00a0<em>Daily Alta California<\/em>, lequel s\u2019est associ\u00e9 pour l\u2019occasion \u00e0 une congr\u00e9gation religieuse de New York. D\u2019abord enthousiasm\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e de partir avec \u00ab le premier groupe de loisirs organis\u00e9s jamais r\u00e9uni pour accomplir un voyage transatlantique \u00bb, il se lasse vite de son r\u00f4le. Mais c\u2019est l\u2019agence anglaise fond\u00e9e par\u00a0<a style=\"color: #28bd66;\" href=\"https:\/\/www.geo.fr\/voyage\/thomas-cook-vie-et-mort-du-premier-voyagiste-du-monde-197677\" target=\"_blank\">Thomas Cook<\/a>\u00a0qui s\u2019impose comme le plus grand organisateur de\u00a0<a style=\"color: #28bd66;\" href=\"https:\/\/www.geo.fr\/voyage\/pelerinages-une-experience-de-liberte-sur-les-chemins-sacres-197360\" target=\"_blank\">p\u00e8lerinage<\/a>\u00a0en Terre sainte. Entre 1869 et 1884, Cook, l\u2019ancien missionnaire baptiste, transporte 4 500 voyageurs en Palestine, affirme Ruth Kark dans\u00a0<em>Travellers in the Levant<\/em>\u00a0(\u00e9d. Astene, 2001). Tous sont d\u00e9j\u00e0 \u00e9quip\u00e9s de ch\u00e8ques de voyage et de coupons repas. En 1882, le voyagiste anglais convoie plus de 1 000 catholiques fran\u00e7ais jusqu\u2019\u00e0 J\u00e9rusalem : \u00ab Le plus grand p\u00e8lerinage de l\u2019Europe occidentale \u00e0 la Palestine depuis\u00a0<a style=\"color: #28bd66;\" href=\"https:\/\/www.geo.fr\/histoire\/jerusalem-au-temps-des-croisades-lecrasante-victoire-des-chevaliers-du-christ-200037\" target=\"_blank\">les crois\u00e9s<\/a>\u00a0\u00bb, vantent alors les brochures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A J\u00e9rusalem, estime Ruth Kark, le nombre de touristes annuels est pass\u00e9 \u00e0 moins de 2 000 en 1800 \u00e0 plus de 20 000 cent ans plus tard. Vers 1880, la cit\u00e9 historique est d\u2019ailleurs l\u2019une des premi\u00e8res \u00e0 figurer sur carte postale. A cette \u00e9poque, la plaie du voyageur esth\u00e8te n\u2019est plus la mis\u00e8re ou l\u2019insalubrit\u00e9, mais la confrontation avec son prochain. <strong><span style=\"color: #993366;\">Ces p\u00e8lerins de masse ont un nom : <span style=\"color: #ff0000;\">Pierre Loti<\/span> les appelle les\u00a0<em>Cooks<\/em>\u00a0et les\u00a0<em>Cookesses<\/em>. Venu dans la Ville sainte au printemps 1894, l\u2019auteur de\u00a0<em>J\u00e9rusalem\u00a0<\/em>ne d\u00e9col\u00e8re pas : \u00ab Deux voitures encore nous croisent, remplies de bruyants touristes des agences : hommes en casque de li\u00e8ge, grosses femmes en casquettes loutre avec des voiles verts [\u2026]. Oh ! leur tenue, leurs cris, leurs rires sur cette terre sainte o\u00f9 nous arrivions si humblement pensifs, par le vieux chemin des proph\u00e8tes ! \u00bb<\/span><\/strong> A la fin du si\u00e8cle, l\u2019excursion en Palestine est encore une affaire de privil\u00e9gi\u00e9s hors de port\u00e9e de la petite bourgeoisie, mais elle est d\u00e9j\u00e0 une aventure collective d\u00e9daign\u00e9e par les artistes. En quelques d\u00e9cennies, J\u00e9rusalem l\u2019oubli\u00e9e est devenue J\u00e9rusalem la convoit\u00e9e.<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><a style=\"color: #28bd66;\" href=\"https:\/\/photo.geo.fr\/jerusalem-fantasmee-par-le-peintre-orientaliste-david-roberts-39963\" target=\"_blank\"><em>En images : J\u00e9rusalem fantasm\u00e9e par le peintre orientaliste David Roberts.<\/em><\/a><\/p>\n<p><em>\u27a4 Article paru dans\u00a0<\/em><a style=\"color: #28bd66;\" href=\"https:\/\/www.geo.fr\/histoire\/des-premiers-rois-a-limpossible-capitale-jerusalem-dans-le-nouveau-numero-de-geo-histoire-198611\" target=\"_blank\"><em>le magazine GEO Histoire de d\u00e9cembre 2019 &#8211; janvier 2020 sur J\u00e9rusalem (n\u00b048).<\/em><\/a><\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>https:\/\/www.geo.fr\/histoire\/jerusalem-et-lorientalisme-la-nostalgie-dune-cite-fantasmee-200061 Par\u00a0Christ\u00e8le Dedebant Pour les artistes du XIXe si\u00e8cle, le voyage \u00e0\u00a0J\u00e9rusalem\u00a0est un passage oblig\u00e9. Mais entre l\u2019image id\u00e9alis\u00e9e de la Ville sainte et la r\u00e9alit\u00e9, le contraste est rude. &nbsp; Au printemps 1799, lors de sa tentative infructueuse de conqu\u00e9rir la Palestine,\u00a0Napol\u00e9on\u00a0se rend \u00e0 Jaffa, \u00e0 Saint-Jean-d\u2019Acre et m\u00eame \u00e0 Ramleh o\u00f9 il installe [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[20,27],"tags":[85],"class_list":["post-8148","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actus","category-recentes","tag-actualites-pierre-loti"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8148","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8148"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8148\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8150,"href":"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8148\/revisions\/8150"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8148"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8148"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8148"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}