{"id":6375,"date":"2019-01-24T23:36:15","date_gmt":"2019-01-24T23:36:15","guid":{"rendered":"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/?p=6375"},"modified":"2019-01-24T23:36:15","modified_gmt":"2019-01-24T23:36:15","slug":"pierre-loti-le-mur-den-face","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/?p=6375","title":{"rendered":"PIERRE LOTI : LE MUR D\u2019EN FACE"},"content":{"rendered":"<h6><a href=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Logo-Grande-Vadrouille-Longue-Marge.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-6372 size-full\" src=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Logo-Grande-Vadrouille-Longue-Marge.png\" alt=\"Logo Grande Vadrouille-Longue Marge\" width=\"1347\" height=\"333\" srcset=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Logo-Grande-Vadrouille-Longue-Marge.png 1347w, https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Logo-Grande-Vadrouille-Longue-Marge-300x74.png 300w, https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Logo-Grande-Vadrouille-Longue-Marge-1024x253.png 1024w\" sizes=\"auto, (max-width: 1347px) 100vw, 1347px\" \/><\/a><\/h6>\n<h5><span style=\"color: #000080;\"><strong><a href=\"https:\/\/baumannjoelnachshon.wordpress.com\/2019\/01\/22\/pierre-loti-le-mur-den-face-la-porte-ouverte\/\"><span style=\"color: #000080;\">https:\/\/baumannjoelnachshon.wordpress.com\/2019\/01\/22\/pierre-loti-le-mur-den-face-la-porte-ouverte\/<\/span><\/a><\/strong><\/span><\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><a href=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Pierre-Loti-le-mur-den-face.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-6373 size-full\" src=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Pierre-Loti-le-mur-den-face.png\" alt=\"Pierre Loti-le mur d'en face\" width=\"499\" height=\"242\" srcset=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Pierre-Loti-le-mur-den-face.png 499w, https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Pierre-Loti-le-mur-den-face-300x145.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 499px) 100vw, 499px\" \/><\/a><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<span style=\"color: #000000;\"><strong>\u00c9TRANGET\u00c9S, R\u00caVES ET CAUCHEMARS LITT\u00c9RAIRES. CHIM\u00c8RES ET HANTISES.<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>PIERRE LOTI\u00a0: LE MUR D\u2019EN\u00a0FACE<\/strong><\/span><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Pierre-Loti-le-mur-den-face-.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-6374 size-full\" src=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Pierre-Loti-le-mur-den-face-.png\" alt=\"Pierre Loti-le mur d'en face-\" width=\"645\" height=\"502\" srcset=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Pierre-Loti-le-mur-den-face-.png 645w, https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Pierre-Loti-le-mur-den-face--300x233.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 645px) 100vw, 645px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Tout au fond d\u2019une cour, elles habitaient un modeste petit logis, la m\u00e8re, la fille, et une parente maternelle d\u00e9j\u00e0 bien \u00e2g\u00e9e (leur tante et grand-tante) qu\u2019elles venaient de recueillir.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">La fille \u00e9tait encore tr\u00e8s jeune, dans l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re fra\u00eecheur de ses dix-huit ans, lorsqu\u2019elles avaient d\u00fb, apr\u00e8s des revers de fortune, s\u2019enfermer l\u00e0, au recoin le plus retir\u00e9 de leur maison familiale. Le reste de la ch\u00e8re demeure, tout le c\u00f4t\u00e9 vivant qui regardait la rue, il avait fallu le louer \u00e0 des \u00e9trangers profanateurs, qui y changeaient les aspects des anciennes choses et y d\u00e9truisaient les souvenirs.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Une vente judiciaire les avait d\u00e9pouill\u00e9es des meubles plus luxueux d\u2019autrefois, et elles avaient arrang\u00e9 leur nouveau petit salon de recluses avec des objets un peu disparates\u00a0: reliques des a\u00efeules, vieilleries exhum\u00e9es des greniers, des r\u00e9serves de la maison. Mais tout de suite elles l\u2019avaient aim\u00e9, ce salon si humble, qui devait maintenant, pendant des ann\u00e9es, les r\u00e9unir toutes trois aupr\u00e8s d\u2019un m\u00eame feu et d\u2019une m\u00eame lampe, aux veill\u00e9es des hivers. On s\u2019y trouvait bien\u00a0; il avait un air familial et intime. On s\u2019y sentait un peu clo\u00eetr\u00e9, c\u2019est vrai, mais sans tristesse, car les fen\u00eatres, garnies de simples rideaux de mousseline, donnaient sur une cour ensoleill\u00e9e dont les murs tr\u00e8s bas \u00e9taient garnis de ch\u00e8vre-feuilles et de roses.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Et d\u00e9j\u00e0 elles oubliaient le confort, le luxe d\u2019autrefois, heureuses de leur salon modeste, quand un jour une communication leur fut faite, qui les laissa dans la consternation morne\u00a0: le voisin allait \u00e9lever de deux \u00e9tages son logis\u00a0; un mur allait monter l\u00e0, devant leurs fen\u00eatres, enlever l\u2019air, cacher le soleil\u2026 Et aucun moyen, h\u00e9las\u00a0! de conjurer ce malheur, plus intimement cruel \u00e0 leurs \u00e2mes que tous les pr\u00e9c\u00e9dents d\u00e9sastres de fortune.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Acheter cette maison du voisin, ce qui e\u00fbt \u00e9t\u00e9 facile au temps de leur aisance pass\u00e9e, il n\u2019y fallait plus songer\u00a0! Rien \u00e0 faire, dans leur pauvret\u00e9, qu\u2019\u00e0 courber la t\u00eate.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Donc, les pierres commenc\u00e8rent de surgir, assise par assise\u00a0; avec angoisse, elles les regardaient s\u2019\u00e9lever\u00a0; un silence de deuil r\u00e9gnait entre elles, dans le petit salon, de jour en jour attrist\u00e9, \u00e0 mesure que montait cette chose obscurcissante. Et dire que cette chose-l\u00e0, toujours plus haute, remplacerait bient\u00f4t le fond de ciel bleu ou de nuages d\u2019or sur lequel se d\u00e9tachait jadis le mur de leur cour avec sa chevelure de branches\u00a0!\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">En un mois, les ma\u00e7ons eurent achev\u00e9 leur \u0153uvre\u00a0: c\u2019\u00e9tait une surface lisse, en pierres de taille, qui fut peinte ensuite d\u2019un blanc gris\u00e2tre, simulant presque un ciel cr\u00e9pusculaire de novembre, perp\u00e9tuellement opaque, invariable et mort\u00a0; \u2013\u00a0et aux \u00e9t\u00e9s suivants, les rosiers, les arbustes de la cour reverdirent plus \u00e9tiol\u00e9s \u00e0 son ombre.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Dans le salon, les chauds soleils de juin et de juillet p\u00e9n\u00e9traient encore, mais plus tardifs le matin, plus vite enfuis le soir\u00a0; les cr\u00e9puscules d\u2019arri\u00e8re-saison tombaient une heure plus t\u00f4t, amenant tout de suite les p\u00e9n\u00e9trantes tristesses grises.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Et le temps, les mois, les saisons coul\u00e8rent.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Entre chien et loup, aux heures ind\u00e9cises des soirs, quand les trois femmes quittaient l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre leur ouvrage de broderie ou de couture, avant d\u2019allumer la lampe de veill\u00e9e, la jeune fille \u2013\u00a0qui bient\u00f4t ne serait plus jeune\u00a0\u2013 levait toujours les yeux vers ce mur, dress\u00e9 l\u00e0 au lieu de son ciel de jadis ; souvent m\u00eame, par une sorte de m\u00e9lancolique enfantillage, qui constamment lui revenait comme une manie de prisonni\u00e8re, elle s\u2019amusait \u00e0 regarder, d\u2019une certaine place, les branches des rosiers, la t\u00eate des arbustes se d\u00e9tacher sur ce fond gris\u00e2tre des pierres peintes, et cherchait \u00e0 se donner l\u2019illusion que ce fond-l\u00e0 \u00e9tait un ciel, un ciel plus bas et plus proche que le vrai, \u2013\u00a0dans le genre de ceux qui, la nuit, p\u00e8sent sur les visions d\u00e9form\u00e9es des songes.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Elles avaient en esp\u00e9rance un h\u00e9ritage dont elles parlaient souvent autour de leur lampe et de leur table de travail, comme d\u2019un r\u00eave, comme d\u2019un conte de f\u00e9e, tant il semblait lointain.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Mais, quand on la tiendrait, cette succession d\u2019Am\u00e9rique, \u00e0 n\u2019importe quel prix on ach\u00e8terait la maison du voisin, pour d\u00e9molir toute la partie nouvelle, r\u00e9tablir les choses comme au temps pass\u00e9, et rendre \u00e0 leur cour, rendre aux chers rosiers des murailles le soleil d\u2019autrefois. Le jeter bas, ce mur, c\u2019\u00e9tait devenu leur seul d\u00e9sir terrestre, leur continuelle obsession.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Et la vieille tante avait coutume alors de dire\u00a0:<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00ab\u00a0Mes ch\u00e8res filles, Dieu permette que je vive assez longtemps, moi, pour voir ce beau jour\u00a0!\u2026\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Il tardait bien \u00e0 venir, leur h\u00e9ritage.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Les pluies, \u00e0 la longue, avaient trac\u00e9 sur la surface lisse une sorte de z\u00e9brure noir\u00e2tre, triste, triste \u00e0 voir, formant comme un\u00a0V, ou comme la silhouette trouble d\u2019un oiseau qui plane. Et la jeune fille contemplait cela longuement, tous les jours, tous les jours\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Une fois, \u00e0 un printemps tr\u00e8s chaud, qui, malgr\u00e9 l\u2019ombre du mur, avait fait les roses plus h\u00e2tives que de coutume et plus \u00e9panouies, un jeune homme parut dans ce fond de cour, prit place pendant quelques soirs \u00e0 la table des trois dames sans fortune. De passage dans la ville, il avait \u00e9t\u00e9 recommand\u00e9 par des amis communs, non sans arri\u00e8re-pens\u00e9e de mariage. Il \u00e9tait beau, avec un visage fier, bruni par les grands souffles marins\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Mais il le jugea trop chim\u00e9rique, l\u2019h\u00e9ritage\u00a0; il la trouva trop pauvre, la jeune fille, dont le teint commen\u00e7ait d\u2019ailleurs \u00e0 beaucoup p\u00e2lir faute de lumi\u00e8re.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Donc, il repartit sans retour, lui qui avait l\u00e0, pour un temps, repr\u00e9sent\u00e9 le soleil, la force et la vie. Et celle qui d\u00e9j\u00e0 s\u2019\u00e9tait cru sa fianc\u00e9e re\u00e7ut de ce d\u00e9part un muet et intime sentiment de mort.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Et les ann\u00e9es monotones continu\u00e8rent leur marche, comme les impassibles fleuves\u00a0; il en passa cinq\u00a0; il en passa dix, quinze et m\u00eame vingt. La fra\u00eecheur de la jeune fille sans dot peu \u00e0 peu acheva de s\u2019en aller, inutile et d\u00e9daign\u00e9e\u00a0; la m\u00e8re prit des cheveux blancs\u00a0; la vieille tante devint infirme, branlant la t\u00eate, octog\u00e9naire dans un fauteuil fan\u00e9, \u00e9ternellement assise \u00e0 sa m\u00eame place, pr\u00e8s de la fen\u00eatre obscurcie, son profil v\u00e9n\u00e9rable se d\u00e9coupant sur les feuillages de la cour, au-dessous de ce fond de muraille unie, o\u00f9 s\u2019accentuait la marbrure noir\u00e2tre, en forme d\u2019oiseau, trac\u00e9e par les lentes goutti\u00e8res.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">En pr\u00e9sence du mur, de l\u2019inexorable mur, elles vieillirent toutes les trois. Et les rosiers, les arbustes vieillirent aussi, \u2013\u00a0de leur moins sinistre vieillesse de plantes, avec encore des airs de rajeunissement \u00e0 chaque renouveau.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00ab\u00a0Oh\u00a0! mes filles, mes pauvres filles, disait toujours la tante, de sa voix cass\u00e9e qui ne finissait plus les phrases, pourvu que je vive assez longtemps, moi\u2026\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Et sa main osseuse, avec un geste de menace, d\u00e9signait l\u2019oppressante chose de pierre.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Elle \u00e9tait morte depuis une dizaine de mois, laissant un vide affreux dans le petit salon des recluses, et on l\u2019avait pleur\u00e9e comme la plus ch\u00e9rie des grands-m\u00e8res, quand l\u2019h\u00e9ritage arriva enfin, tr\u00e8s bouleversant, un jour o\u00f9 l\u2019on n\u2019y pensait plus.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">La vieille fille, \u2013\u00a0quarante ans sonn\u00e9s maintenant,\u00a0\u2013 se retrouva toute jeune, dans sa joie d\u2019entrer en possession de la fortune revenue.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">On chasserait les locataires, bien entendu, on se r\u00e9installerait comme avant\u00a0; mais de pr\u00e9f\u00e9rence, on se tiendrait \u00e0 l\u2019ordinaire dans le petit salon des temps de m\u00e9diocrit\u00e9\u00a0: d\u2019abord, il \u00e9tait maintenant rempli de souvenirs, et puis d\u2019ailleurs, il redeviendrait d\u2019une gaiet\u00e9 ensoleill\u00e9e, d\u00e8s qu\u2019on aurait abattu ce mur emprisonnant, qui n\u2019\u00e9tait plus aujourd\u2019hui qu\u2019un vain \u00e9pouvantail, si facile \u00e0 d\u00e9truire \u00e0 coups de louis d\u2019or.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Elle eut enfin lieu, cette chute du mur, d\u00e9sir\u00e9e depuis vingt mornes ann\u00e9es. Elle eut lieu un avril, au moment des premiers souffles ti\u00e8des, des premi\u00e8res soir\u00e9es longues. Tr\u00e8s vite cela s\u2019accomplit, au milieu d\u2019un tapage de pierres qui tombaient, d\u2019ouvriers qui chantaient, dans un nuage de pl\u00e2tras et de vieille poussi\u00e8re.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Et, au d\u00e9clin de la seconde journ\u00e9e, quand ce fut termin\u00e9, les ouvriers partis, le silence revenu, elles se retrouv\u00e8rent assises \u00e0 leur table, la m\u00e8re et la fille, \u00e9tonn\u00e9es d\u2019y voir si clair, de n\u2019avoir plus besoin de lampe pour commencer le repas du soir.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Comme en un \u00e9trange retour de temps ant\u00e9rieurs, elles regardaient les rosiers de leur cour s\u2019\u00e9taler \u00e0 nouveau sur le ciel. Mais, au lieu de la joie qu\u2019elles en avaient attendue, c\u2019\u00e9tait d\u2019abord un ind\u00e9finissable malaise\u00a0: trop de lumi\u00e8re tout \u00e0 coup dans leur petit salon, une sorte de resplendissement triste, et la notion d\u2019un vide inusit\u00e9 au-dehors, d\u2019un immense changement\u2026 Il ne leur venait point de paroles, en pr\u00e9sence de l\u2019accomplissement de leur r\u00eave\u00a0; absorb\u00e9es l\u2019une et l\u2019autre, prises d\u2019une croissante m\u00e9lancolie, elles restaient l\u00e0 sans causer, sans toucher au repas servi. Et peu \u00e0 peu, leurs deux c\u0153urs se serrant davantage, cela devenait comme de la d\u00e9tresse, comme l\u2019un de ces regrets noirs et sans esp\u00e9rance que nous laissent les morts.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Quand la m\u00e8re enfin s\u2019aper\u00e7ut que les yeux de sa fille commen\u00e7aient \u00e0 s\u2019embrumer de pleurs, devinant les pens\u00e9es inexprim\u00e9es qui devaient si bien ressembler aux siennes\u00a0:<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00ab\u00a0On pourrait le reb\u00e2tir, dit-elle. Il me semble qu\u2019on pourrait essayer, n\u2019est-ce pas, de le refaire pareil\u00a0?\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u2013\u00a0J\u2019y songeais moi aussi, r\u00e9pondit la fille. Mais non, vois-tu\u00a0:\u00a0<em>ce ne serait plus le m\u00eame\u00a0!\u2026<\/em>\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Mon Dieu\u00a0! comment cela se pouvait-il\u00a0? C\u2019\u00e9tait elle, c\u2019\u00e9tait bien elle qui l\u2019avait d\u00e9cr\u00e9t\u00e9, l\u2019an\u00e9antissement de ce fond de tableau familier, au-dessous duquel, pendant un printemps, elle avait vu se d\u00e9tacher certain beau visage de jeune homme, et, pendant de si nombreux hivers, un profil v\u00e9n\u00e9r\u00e9 de vieille tante morte\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Et tout \u00e0 coup, au souvenir de ce vague dessin en forme d\u2019ombre d\u2019oiseau, trac\u00e9 l\u00e0 par de patientes goutti\u00e8res, et qu\u2019elle ne reverrait jamais, jamais, jamais, son c\u0153ur fut d\u00e9chir\u00e9 soudainement d\u2019une mani\u00e8re plus affreuse\u00a0; elle pleura les larmes les plus sombres de sa vie, devant l\u2019irr\u00e9parable destruction de ce mur.<span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">(Pierre Loti, in\u00a0<em>Cosmopolis, revue internationale<\/em>, tome\u00a0VII, n\u00b0\u00a020, ao\u00fbt\u00a01897\u00a0; repris dans\u00a0<em>Le Petit Journal, suppl\u00e9ment illustr\u00e9<\/em>, huiti\u00e8me ann\u00e9e, n\u00b0 363, dimanche 31\u00a0octobre 1897, et dans\u00a0<em>Le Progr\u00e8s de la C\u00f4te-d\u2019Or, journal r\u00e9publicain quotidien<\/em>, quaranti\u00e8me ann\u00e9e, n\u00b0\u00a0217, mardi 4\u00a0ao\u00fbt 1908\u00a0; la nouvelle figure au sommaire du recueil\u00a0<em>Figures et choses qui passaient<\/em>, Paris\u00a0: Calmann\u00a0L\u00e9vy, 1898. Lars Bo, \u00ab\u00a0Par-del\u00e0 le mur,\u00a0\u00bb gravure et aquatinte)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"color: #ff6600;\"><span style=\"font-style: inherit; font-weight: inherit;\"><strong style=\"font-weight: bold; font-style: inherit;\"><em style=\"font-weight: inherit; font-style: italic;\">Cliquez sur \u00ab\u00a0articles pr\u00e9c\u00e9dents\u00a0\u00bb situ\u00e9s tout en bas\u00a0de\u00a0cette page pour consulter toutes les actualit\u00e9s<\/em><\/strong><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>https:\/\/baumannjoelnachshon.wordpress.com\/2019\/01\/22\/pierre-loti-le-mur-den-face-la-porte-ouverte\/ \u00a0 \u00a0\u00c9TRANGET\u00c9S, R\u00caVES ET CAUCHEMARS LITT\u00c9RAIRES. CHIM\u00c8RES ET HANTISES. &nbsp; PIERRE LOTI\u00a0: LE MUR D\u2019EN\u00a0FACE &nbsp; Tout au fond d\u2019une cour, elles habitaient un modeste petit logis, la m\u00e8re, la fille, et une parente maternelle d\u00e9j\u00e0 bien \u00e2g\u00e9e (leur tante et grand-tante) qu\u2019elles venaient de recueillir. 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