{"id":1956,"date":"2016-04-30T14:19:58","date_gmt":"2016-04-30T14:19:58","guid":{"rendered":"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/?p=1956"},"modified":"2018-01-22T08:50:21","modified_gmt":"2018-01-22T08:50:21","slug":"reponse-par-louis-barthou-au-discours-de-reception-dalbert-besnard-elu-a-lacademie-francaise-a-la-place-vacante-par-la-mort-de-pierre-loti-10-juin-1926","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/?p=1956","title":{"rendered":"R\u00e9ponse par Louis Barthou au discours de r\u00e9ception d&rsquo;Albert Besnard \u00e9lu \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise \u00e0 la place vacante par la mort de Pierre Loti &#8211; 10 juin 1926"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<div id=\"attachment_420\" style=\"width: 225px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.academie-francaise.fr\/les-immortels\/louis-barthou\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-420\" class=\"wp-image-420 size-medium\" src=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/1-Louis_Barthou-215x300.jpg\" alt=\"1 - Louis_Barthou\" width=\"215\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/1-Louis_Barthou-215x300.jpg 215w, https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/1-Louis_Barthou-736x1024.jpg 736w\" sizes=\"auto, (max-width: 215px) 100vw, 215px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-420\" class=\"wp-caption-text\"><span style=\"color: #ff0000;\">Cliquez sur la photo pour acc\u00e9der \u00e0 la page d\u00e9di\u00e9e \u00e0 Louis Barthou sur le site de l&rsquo;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise.<\/span><\/p><\/div>\n<p><a href=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/logo-Acad\u00e9mie-fran\u00e7aise.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-1919 size-full\" src=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/logo-Acad\u00e9mie-fran\u00e7aise.png\" alt=\"logo Acad\u00e9mie fran\u00e7aise\" width=\"411\" height=\"78\" srcset=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/logo-Acad\u00e9mie-fran\u00e7aise.png 411w, https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/logo-Acad\u00e9mie-fran\u00e7aise-300x56.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 411px) 100vw, 411px\" \/><\/a><\/p>\n<div id=\"attachment_1921\" style=\"width: 676px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.academie-francaise.fr\/\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-1921\" class=\"wp-image-1921 size-full\" src=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/Photo-r\u00e9cente-Acad\u00e9mie-fran\u00e7aise.jpg\" alt=\"Photo r\u00e9cente Acad\u00e9mie fran\u00e7aise\" width=\"666\" height=\"228\" srcset=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/Photo-r\u00e9cente-Acad\u00e9mie-fran\u00e7aise.jpg 666w, https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/Photo-r\u00e9cente-Acad\u00e9mie-fran\u00e7aise-300x102.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 666px) 100vw, 666px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-1921\" class=\"wp-caption-text\"><span style=\"color: #ff0000;\">Cliquez sur la photo pour acc\u00e9der au site de l&rsquo;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise.<\/span><\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: center;\">\u00a0<span style=\"color: #000000;\">R\u00e9ponse au discours de r\u00e9ception d\u2019Albert Besnard<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #000000;\">Le 10 juin 1926<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #000000;\"><a href=\"http:\/\/www.academie-francaise.fr\/les-immortels\/louis-barthou\"><span style=\"color: #000000;\">Louis BARTHOU<\/span><\/a><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #000000;\">R\u00e9ception de M. Albert Besnard<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Monsieur,<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">La joie que nous \u00e9prouvons \u00e0 vous recevoir au milieu de nous s\u2019accompagne de la tristesse d\u2019un douloureux anniversaire\u00a0; il y a aujourd\u2019hui trois ans, jour pour jour, que Pierre Loti mourait \u00e0 Hendaye. Malade depuis de longs mois, et peut-\u00eatre sentant sa fin prochaine, il avait d\u00e9sir\u00e9 revoir, dans un effort de volont\u00e9 supr\u00eame, cette terre d\u2019Euzkalerria o\u00f9 l\u2019avaient amen\u00e9 jadis les hasards de la vie maritime et dont le charme avait retenu son \u00e2me d\u2019artiste. Attach\u00e9 au sol et aux montagnes d\u2019un pays qui lui avait inspir\u00e9 un de ses chefs-d\u2019\u0153uvre, il avait pris brusquement la r\u00e9solution de cette visite, qu\u2019il savait \u00eatre un dernier adieu. C\u2019est \u00e0 Rochefort, sa ville natale, qu\u2019il voulait mourir. Mais la gr\u00e2ce de l\u2019Euzkalerria le hantait. Il y \u00e9tait venu, quelque trente ans avant, pour commander le <em>Javelot, <\/em>et, d\u2019ann\u00e9e en ann\u00e9e, de s\u00e9jour en s\u00e9jour, les \u00e9tapes successives avaient fait une installation. Il se reposait, entre ses grands voyages aux contr\u00e9es myst\u00e9rieuses et lointaines, dans une maisonnette isol\u00e9e et simple, o\u00f9 il retrouvait \u00e0 ses retours \u00ab\u00a0les m\u00eames petites choses aux m\u00eames places et dans des tiroirs, certaines fleurs fan\u00e9es des pr\u00e9c\u00e9dents \u00e9t\u00e9s&#8230;\u00a0\u00bb Deux fois par jour, dans l\u2019estuaire de la Bidassoa, le flot venait battre ses murailles. Assis sur une terrasse, Pierre Loti contemplait en face de lui la montagneuse Espagne, dont \u00ab\u00a0les hautes terres montent dans le ciel avec des physionomies si \u00e2pres\u00a0\u00bb\u00a0; les cimes brunes du Jaiz-Guibel\u00a0; l\u2019antique Fontarabie, \u00ab\u00a0aux couleurs de cuivre et de basane, tr\u00f4nant encore telle qu\u2019autrefois sur son rocher, au pied de la cha\u00eene des Cantabres\u00a0\u00bb, et plus loin la tranquille ligne bleue de la mer. Ce paysage, et tant de chers souvenirs, l\u2019avaient d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 un voyage que l\u2019\u00e9tat de sa sant\u00e9 rendait p\u00e9nible. Il en supporta mal les fatigues et depuis son arriv\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 sa mort, n\u2019ayant rien pu voir de ce qui l\u2019avait attir\u00e9, il ne quitta pas le lit de la petite chambre aux volets clos o\u00f9, ayant d\u00e9j\u00e0 cru mourir, il m\u2019avait fait dans l\u2019hiver de 1917, au cours d\u2019une conversation haletante, en l\u2019absence de son fils Samuel, retenu au front, ses supr\u00eames recommandations, dont je garde dans mon c\u0153ur d\u2019ami l\u2019\u00e9motion et la fiert\u00e9. La vie de Pierre Loti avait toujours \u00e9t\u00e9 troubl\u00e9e par l\u2019\u00e9pouvante de la mort. Cette nuit-l\u00e0, o\u00f9 il la voyait si prochaine, il l\u2019acceptait avec la douce s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 d\u2019un sage, \u2014 ou d\u2019un simple \u2014 qui se r\u00e9signe. Elle se retira sans frapper. Quand elle revint cinq ans plus tard, elle ne fut pas cruelle et Pierre Loti, entour\u00e9 des siens, ne se vit pas mourir.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Au dehors, dans un apr\u00e8s-midi d\u2019\u00e9t\u00e9 pr\u00e9coce, le temps \u00e9tait splendide. \u00ab\u00a0Les langueurs et les limpidit\u00e9s du midi espagnol\u00a0\u00bb remplissaient l\u2019atmosph\u00e8re pure et chaude. Pendant que s\u2019\u00e9teignaient les deux yeux admirables qui avaient refl\u00e9t\u00e9 toutes les splendeurs du monde, une procession dominicale parcourait la rue \u00e9troite de la petite ville. Les cloches d\u2019Hendaye et de Fontarabie m\u00ealaient pardessus la fronti\u00e8re leurs vibrations religieuses. Le bruit, adouci comme un murmure, des pri\u00e8res et des cantiques venait jusqu\u2019\u00e0 la petite maison o\u00f9 le grand voyageur, qui avait vu tant de f\u00eates magnifiques et tant de cort\u00e8ges triomphaux, entrait dans le repos \u00e9ternel. Les litanies s\u00e9culaires se d\u00e9roulaient comme un autre livre, un livre saint, de la Piti\u00e9 et de la Mort. Aux \u00ab\u00a0ch\u0153urs des petits gar\u00e7ons, chant\u00e9s \u00e0 pleine voix enfantine avec un entrain un peu sauvage\u00a0\u00bb, r\u00e9pondaient \u00ab\u00a0les ch\u0153urs tr\u00e8s doux des petites filles\u00a0\u00bb, guid\u00e9s par \u00ab\u00a0une voix fra\u00eeche et claire\u00a0\u00bb, semblable \u00e0 celle de Gracieuse qui, devenue la petite s\u0153ur Marie-Ang\u00e9lique, avait fui dans l\u2019exil d\u2019un couvent l\u2019amour passionn\u00e9 de Ramuntcho. <em>O<\/em> <em>crux, ave, spes unica\u00a0! <\/em>Pierre Loti avait, pour trouver une esp\u00e9rance, fait ce qu\u2019il appelait, dans une d\u00e9dicace intime, des p\u00e8lerinages extravagants \u00e0 travers le monde. P\u00e8lerin d\u00e9senchant\u00e9 et croyant d\u00e9sabus\u00e9, il avait fini par admettre la vertu religieuse des habitudes traditionnelles. Il disait\u00a0: \u00ab\u00a0Faire les m\u00eames choses que depuis des \u00e2ges sans nombre ont faites les anc\u00eatres, et redire aveugl\u00e9ment les m\u00eames paroles de foi, est une supr\u00eame sagesse, une supr\u00eame force.\u00a0\u00bb Protestant, il n\u2019avait jamais reni\u00e9, m\u00eame en ne la pratiquant pas, la foi de ses anc\u00eatres. Mais un hasard myst\u00e9rieux mit des chants catholiques sur le chemin de sa mort. Il n\u2019en aurait pas repouss\u00e9 la douceur bienfaisante. Tout, dans le pays basque, lui \u00e9tait cher et il n\u2019aurait pas souffert, si la connaissance des choses ne lui avait pas \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9e avant la vie, de s\u2019endormir dans l\u2019\u00e9cho des pri\u00e8res qui avaient conduit jusqu\u2019au clo\u00eetre prochain la gracieuse h\u00e9ro\u00efne d\u2019un des romans o\u00f9 il a r\u00e9pandu le plus de son \u00e2me.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Il y a aujourd\u2019hui trois ans\u00a0! C\u2019est moins qu\u2019il n\u2019en faut pour que la post\u00e9rit\u00e9 commence. La gloire de Loti a grandi depuis sa mort. D\u00e9j\u00e0, dans les derni\u00e8res ann\u00e9es, les pl\u00e9biscites litt\u00e9raires, qui \u00e9taient \u00e0 la mode, le poussaient jusqu\u2019\u00e0 son vrai rang. Il \u00e9tait sensible aux suffrages d\u2019une jeunesse, sinc\u00e8re et ardente, qui n\u2019acceptait pas les mots d\u2019ordre des coteries et des comit\u00e9s. Elle venait vers lui, et il en \u00e9tait fier. Mais on ne savait pas ou on ne sentait pas encore tout ce que son \u0153uvre renfermait, sous l\u2019enchantement de ses dehors pittoresques, de v\u00e9ritable \u00e9motion et d\u2019humaine profondeur. Il n\u2019avait, pour plaider en faveur de sa gloire, que ses livres et il n\u2019invoquait la r\u00e9clame tapageuse d\u2019aucune politique. Homme de lettres, sa client\u00e8le \u00e9tait faite de la seule admiration litt\u00e9raire. Cette admiration l\u2019a mis \u00e0 sa vraie place. Dirai-je avec Anatole France\u00a0: la premi\u00e8re\u00a0? Je n\u2019h\u00e9siterais pas s\u2019il ne me r\u00e9pugnait de classer des g\u00e9nies entre lesquels leur diversit\u00e9 m\u00eame rend une comparaison difficile. Mais il me suffit de savoir et-de dire que l\u2019\u0153uvre de Pierre Loti, d\u2019une originalit\u00e9 si nouvelle et si troublante, l\u2019a d\u00e9finitivement consacr\u00e9 comme un grand, un tr\u00e8s grand artiste, qui n\u2019a rien \u00e0 craindre ni du go\u00fbt, ni de la justice de l\u2019avenir.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">J\u2019en aurais eu pour garant, Monsieur, si mon opinion devait se confirmer par un t\u00e9moignage, le remerciement que vous venez de prononcer. Vous avez eu la modestie, ou la coquetterie, de parler de Pierre Loti plut\u00f4t en peintre qu\u2019en \u00e9crivain. Vous n\u2019avez pas voulu, m\u00eame pour louer un art que vous avez si bien compris et que vous aimez, vous \u00e9riger en critique. C\u2019\u00e9tait votre affaire de choisir votre point de vue et il y a des disciplines que l\u2019Acad\u00e9mie, dont vous appr\u00e9cierez le lib\u00e9ralisme, n\u2019impose pas. \u00c0 son origine, et pendant des si\u00e8cles, il \u00e9tait de bon ton de faire l\u2019\u00e9loge du grand cardinal de Richelieu. La tradition s\u2019en est un peu perdue. Chacun ici a le choix de son parrain. Vous avez, pour vous soutenir dans une t\u00e2che difficile, invoqu\u00e9 le vieux Gane\u00e7a, rencontr\u00e9 \u00e0 Madura au cours d\u2019un voyage qui fut si utile \u00e0 votre gloire. Je crois bien que ce dieu hindou, qui porte une t\u00eate d\u2019\u00e9l\u00e9phant, se trouve associ\u00e9 pour la premi\u00e8re fois \u00e0 une f\u00eate acad\u00e9mique. Qu\u2019il y soit le bienvenu, puisqu\u2019il favorise le succ\u00e8s, surtout si vous n\u2019avez pas l\u2019\u00e9go\u00efsme de garder pour vous seul les bienfaits de son patronage.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Il aurait pu vous rendre plus hardi. Quoi que vous en disiez, il y a en vous un critique litt\u00e9raire, et qui date de loin. Vous \u00e9tiez un petit enfant, rel\u00e9gu\u00e9 dans le coin obscur de la classe d\u2019un coll\u00e8ge. Un professeur maussade\u2026 c\u2019est vous qui l\u2019avez dit, mais vous n\u2019avez pas dit si vous \u00e9tiez un \u00e9l\u00e8ve indisciplin\u00e9, vous avait inflig\u00e9 un pensum qui consistait \u00e0 copier plusieurs fois une fable de La Fontaine, La s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de ce ma\u00eetre d\u2019\u00e9tude n\u2019allait pas sans go\u00fbt puisqu\u2019il avait choisi Le <em>Ch\u00eane et le Roseau, <\/em>ce chef-d\u2019\u0153uvre en trente-deux lignes que vous avez \u00e9gal\u00e9 plus tard aux plus beaux paysages de Ruysda\u00ebl. \u00c0 cet \u00e2ge d\u2019enfant, vous en allongiez les vers avez une nonchalance irrit\u00e9e lorsque les deux derniers, o\u00f9 le po\u00e8te peint et plaint le ch\u00eane vaincu,<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Celui de qui la t\u00eate au ciel \u00e9tait voisine Et dont les pieds touchaient \u00e0 l\u2019empire des morts<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">vous frapp\u00e8rent de stupeur. Votre \u00e2me, surprise et ravie, en suivit avec admiration la courbe majestueuse. \u00ab\u00a0Mes yeux, avez-vous dit, ne virent plus ni la classe, ni le pensum, mais une nature immense dont chaque objet s\u2019animait d\u2019une vie individuelle et sous laquelle je sentais d\u00e9sormais l\u2019existence d\u2019un myst\u00e8re sup\u00e9rieur en int\u00e9r\u00eat au d\u00e9cor que traversait ma vie de chaque jour.\u00a0\u00bb Je comprends que cette r\u00e9v\u00e9lation vous ait laiss\u00e9 un souvenir \u00e9mu. Elle fut l\u2019\u00e9veil de votre personnalit\u00e9, et d\u00e9j\u00e0 elle en marque le caract\u00e8re. Vous \u00e9tiez n\u00e9 \u00e0 la m\u00e9ditation, \u00e0 la po\u00e9sie, \u00e0 la pens\u00e9e. Ces compagnes inspiratrices ne vous ont plus quitt\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Mais ce que vous \u00eates devenu, ce que vous \u00eates, vous le devez surtout \u00e0 votre m\u00e8re, rest\u00e9e seule, toute jeune, \u00e0 la suite de revers de fortune qui rendaient sa situation difficile. Les soins dont elle entoura votre sant\u00e9 d\u2019abord ch\u00e9tive ne vous furent pas inutiles. Je crois que vous n\u2019avez jamais \u00e9t\u00e9 malade. Ce n\u2019est \u00e9videmment pas un titre acad\u00e9mique, mais il ne nous d\u00e9pla\u00eet pas d\u2019avoir au milieu de nous des temp\u00e9raments robustes, qui entourent de bonne humeur le travail du Dictionnaire, Votre m\u00e8re \u00e9tait tr\u00e8s belle. Avec un visage harmonieux, lumineux et souriant, elle avait un esprit qui savait \u00eatre mordant et une vivacit\u00e9 fantaisiste que la conversation passionnait. Artiste, elle avait appris la miniature \u00e0 la bonne \u00e9cole de M<sup>me<\/sup>\u00a0de Mirbel. Elle habitait un petit appartement de la place Furstenberg, dans une maison o\u00f9 est mort Delacroix, auquel tant de traits vous apparentent. Au bord de l\u2019\u00e9troite fen\u00eatre, qui s\u2019ouvrait sur l\u2019infini de Paris, vous r\u00eaviez avec votre m\u00e8re et, soutenu par sa tendresse vigilante qu\u2019accompagnait une imagination vous enjou\u00e9e, vous devisiez avec confiance de l\u2019avenir. Que seriez-vous\u00a0? La peinture n\u2019avait pas r\u00e9ussi \u00e0 votre p\u00e8re, qui fr\u00e9quenta comme amateur l\u2019atelier d\u2019Ingres et, malgr\u00e9 son talent, votre m\u00e8re y trouvait des d\u00e9boires qui l\u2019incitaient \u00e0 vous d\u00e9tourner d\u2019une profession p\u00e9rilleuse. Pourquoi ne seriez-vous pas consul en Orient\u00a0? Cette id\u00e9e vous hanta tous les deux par l\u2019espoir des beaux voyages d\u2019une vie aventureuse. Mais vous ne saviez rien ni l\u2019un ni l\u2019autre des n\u00e9cessit\u00e9s de cette carri\u00e8re, et, quand vous f\u00fbtes renseign\u00e9 sur ses conditions, la r\u00e9alit\u00e9 brisa votre r\u00eave. Il vous fallait suivre une autre voie\u00a0; vous y \u00e9tiez pr\u00eat, car d\u00e9j\u00e0 vous vous \u00e9tiez essay\u00e9, le soir, \u00e0 des croquis \u00e0 la plume qui attestaient votre vocation. \u00c0. son insu, et contre son sentiment, votre m\u00e8re, en versant dans votre c\u0153ur les tr\u00e9sors de son imagination, avait dress\u00e9 le canevas de votre existence future. Un ami clairvoyant fit le reste et il triompha par sa sagesse \u00e9nergique des derni\u00e8res r\u00e9sistances d\u2019une tendresse que le souci de mieux faire aveuglait.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Vous \u00e9tiez libre de peindre. <em>Anch\u2019io son\u2019 pittore. <\/em>Le choix de votre premier professeur fut heureux. Vieil ami de votre famille, le peintre Jean Br\u00e9mond \u00e9tait un \u00e9l\u00e8ve d\u2019Ingres, dont il appr\u00e9ciait le dessin, mais auquel, \u00e9pris de couleur, il pr\u00e9f\u00e9rait Delacroix. Esprit ind\u00e9pendant, il sut d\u00e9velopper vos dispositions naturelles saris vous imposer ses proc\u00e9d\u00e9s. De tels ma\u00eetres sont rares. Peu de temps avant sa mort, en 1868, vous \u00e9tiez entr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9cole des Beaux-Arts, o\u00f9 ni vos professeurs ni vos camarades, les uns d\u00e9concert\u00e9s par vos propres h\u00e9sitations, les autres d\u00e9courag\u00e9s par la correction un peu f\u00e9minine de vos mani\u00e8res, n\u2019auguraient rien de votre avenir. Je sais pourtant un portrait de vous, o\u00f9 vous vous \u00eates peint, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de dix-huit ans, coiff\u00e9 de la toque de velours du Hamlet de Delacroix, qui aurait d\u00fb leur r\u00e9v\u00e9ler vos dons de sensibilit\u00e9 r\u00e9fl\u00e9chie et tendre.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">En 1870, dispens\u00e9 du service et engag\u00e9 volontaire, vous f\u00eetes le coup de feu sous Rueil. \u00c0 l\u2019\u00c9cole, vous \u00e9tiez toujours un \u00e9l\u00e8ve irr\u00e9gulier, ind\u00e9cis et solitaire. Mais en 1874 il vous arriva un accident, sous la forme du grand prix de Rome, pour lequel vous aviez concouru sans ambition et sans espoir, et dont vous appr\u00e9hendiez les servitudes beaucoup plus que vous n\u2019en go\u00fbtiez l\u2019honneur. C\u2019\u00e9tait la <em>Mort de Timophane, tyran de Corinthe<\/em>, qui vous avait valu votre succ\u00e8s. Quand vous en f\u00eetes part \u00e0 votre m\u00e8re, elle vous r\u00e9pondit\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est bien, mon enfant.\u00a0\u00bb Il y avait sous son sourire de la tendresse et du d\u00e9pit. \u00c0 vingt-cinq ans, on s\u2019accommode de tout. Vous e\u00fbtes vite fait de vous r\u00e9jouir de votre malheur. Il n\u2019est pas permis \u00e0 tout le monde d\u2019aller \u00e0 Corinthe, m\u00eame pour y tuer un tyran, et dans ce concours d\u2019assassinat pictural, votre coup d\u2019essai avait \u00e9t\u00e9 un coup de ma\u00eetre.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00c0 Rome il y a l\u2019\u00c9cole, la ville et la campagne. L\u2019\u00c9cole n\u2019a exerc\u00e9 sur vous aucune influence, et vos envois ont la s\u00e8che correction d\u2019un devoir accompli sans plaisir. Mais il s\u2019en faut que votre s\u00e9jour dans la Ville \u00c9ternelle vous ait \u00e9t\u00e9 inutile. Il vous a instruit \u2014 sans g\u00e2ter vos dons de peintre, qui devaient s\u2019\u00e9panouir plus tard \u2014 sur la vie, sur la nature et sur l\u2019art. Il n\u2019est que de lire deux chapitres de votre livre pittoresque, vivant et souvent mordant, <em>Sous le ciel de Rome, <\/em>pour comprendre les profits que vous avez retir\u00e9s de votre stage dans la villa M\u00e9dicis. N\u2019est-ce pas beaucoup d\u2019avoir \u00ab\u00a0go\u00fbt\u00e9 avec d\u00e9lices la beaut\u00e9 du ciel, la ligne s\u00e9v\u00e8re des horizons romains, les myst\u00e8res des grands palais aux fontaines murmurantes, enfin l\u2019\u00e9trange allure de ce peuple qui semble avoir gard\u00e9 des si\u00e8cles \u00e9coul\u00e9s les passions v\u00e9h\u00e9mentes, le geste vif et la beaut\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0? \u00c0 la diff\u00e9rence de votre directeur Lenepveu, qui ne quittait ni ses pinceaux ni sa ni\u00e8ce, vous fr\u00e9quentiez le Palais Farn\u00e8se, la ville et les salons. Cet apprentissage du monde vous a servi.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">D\u2019autre part, habile cavalier, ne craignant pas le risque, avide d\u2019air et de libert\u00e9, vous parcouriez, avec Aim\u00e9 Morot, un vrai centaure, le d\u00e9sert peupl\u00e9 de la campagne romaine, dont vous admiriez avec une surprise ravie les montagnes et les collines, les nuages, les paysages, les cours d\u2019eau, les petits bois, les vastes prairies, les fermes, les troupeaux, la majest\u00e9 qui r\u00e9sistait encore \u00e0 l\u2019envahissement des faubourgs. C\u2019\u00e9tait votre prise de contact avec la Nature, cette <em>alma parens <\/em>de tous les pays, qui vous a inspir\u00e9 \u2014 parce que vous la sentez, parce que vous la comprenez, parce que vous l\u2019aimez \u2014 tant de belles \u0153uvres dont vous n\u2019avez jamais voulu que l\u2019homme soit absent.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Mais vous \u00e9tiez trop artiste pour n\u00e9gliger l\u2019Art, Boucher avait mis en garde son \u00e9l\u00e8ve Fragonard, qui partait pour l\u2019\u00c9cole de Rome, contre l\u2019influence des ma\u00eetres italiens. \u00ab\u00a0Mon gar\u00e7on, on va te montrer Michel-Ange et tous les anciens\u00a0; si tu les prends au s\u00e9rieux, tu es fichu.\u00a0\u00bb Une boutade, m\u00eame de Boucher, n\u2019est pas un raisonnement et vous avez justement \u00e9crit que \u00ab\u00a0si l\u2019on pouvait distiller les \u00e9l\u00e9ments d\u2019une \u00e2me d\u2019artiste, on serait peut-\u00eatre surpris de la quantit\u00e9 de Rapha\u00ebl et de Michel-Ange qui entre dans la composition d\u2019un Fragonard.\u00a0\u00bb Serait-on vraiment aussi surpris que vous le dites\u00a0? L\u2019\u00e2me d\u2019un artiste, si grand qu\u2019il soit, ne soit, ne s\u2019est jamais form\u00e9e toute seule et elle ne lui appartient pas en entier. La v\u00f4tre elle-m\u00eame, Monsieur, a subi des influences, que d\u2019autres, experts au travail de la \u00ab\u00a0distillation\u00a0\u00bb, ont d\u00e9m\u00eal\u00e9es ou d\u00e9m\u00ealeront. Laissez-moi seulement affirmer que la Chapelle Sixtine, \u00ab\u00a0pleine de grondements\u00a0\u00bb, a exerc\u00e9 sur le d\u00e9veloppement de votre talent une action bienfaisante et durable. On ne diminue pas un artiste si on le fait entrer, m\u00eame au titre d\u2019enfant naturel, dans la famille de Michel-Ange ou de Rapha\u00ebl.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Quoi qu\u2019on en dise, et peut-\u00eatre quoi que vous en ayez dit avant d\u2019en devenir le directeur, l\u2019\u00c9cole de Rome a du bon, \u00e0 la condition d\u2019en sortir, et m\u00eame si l\u2019on n\u2019en sort pas, comme vous, avec un heureux mariage, Il y a \u00e0 Rome, sous la grande arcade de la Porte du Peuple, une place tumultueuse et pittoresque, o\u00f9 Jean-Auguste-Dominique Ingres se rendit un jour \u00e0 pied pour attendre sa fianc\u00e9e, arriv\u00e9e de Paris. Vous n\u2019avez pas eu besoin, Monsieur, en 1879, de vous rendre \u00e0 la Porte du Peuple pour trouver \u00ab\u00a0la grande joie de votre vie\u00a0\u00bb. Elle \u00e9tait plus pr\u00e8s de vous. Depuis quatre ans d\u00e9j\u00e0, vous aviez \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 M<sup>lle<\/sup>\u00a0Charlotte Dubray, fille d\u2019un statuaire connu, dont elle pratiquait l\u2019art avec talent. Vos fian\u00e7ailles furent longues. Il vous \u00e9tait impossible de vous marier sans avoir achev\u00e9 le stage r\u00e9glementaire que vous imposait l\u2019assassinat, trop habilement rendu, de Timophane, tyran de Corinthe. A peine sorti de l\u2019\u00c9cole, dont vous sort\u00eetes sans peine, vous \u00e9pousiez M<sup>lle<\/sup>\u00a0Dubray. Elle s\u2019est d\u00e9finie elle-m\u00eame votre \u00ab\u00a0camarade d\u2019art\u00a0\u00bb. C\u2019est beaucoup, mais ce n\u2019est pas assez dire. Votre femme est, depuis pr\u00e8s de cinquante ans, la s\u0153ur de votre intelligence, la confidente de votre c\u0153ur, l\u2019amie de votre vie.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">C\u2019est ici que mon embarras d\u00e9passe celui dont vous nous avez fait l\u2019aveu. Vous avez redout\u00e9, \u00e9tant peintre, de juger un \u00e9crivain qui est le plus grand peintre des lettres fran\u00e7aises. Ma situation est plus difficile. Si encore vous \u00e9tiez un musicien\u00a0! Vous n\u2019attendez heureusement pas de moi que j\u2019analyse une \u0153uvre dans laquelle vous avez d\u00e9pens\u00e9 plus de soixante ans d\u2019efforts. Il y a des lacunes dans les gros livres, m\u00eame les plus fouill\u00e9s et les plus complets, qu\u2019elle a inspir\u00e9s. Qu\u2019en serait-il d\u2019un discours acad\u00e9mique o\u00f9 vous n\u2019\u00eates pas, si j\u2019ose m\u2019exprimer ainsi, la seule partie prenante\u00a0? Je vous appelle, Monsieur, \u00e0 mon secours et je vous garderai \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s pour vous d\u00e9finir.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Il y a quatre ans vous aviez song\u00e9 \u00e0 poser votre candidature au fauteuil laiss\u00e9 vacant par la mort de M<sup>gr<\/sup>\u00a0Duchesne. Vous l\u2019aviez connu \u00e0 Rome et il \u00e9tait votre vieil ami. Je suis s\u00fbr que vous en auriez bien parl\u00e9. Mais avant de risquer vos premi\u00e8res d\u00e9marches, vous me f\u00eetes l\u2019honneur de me demander mon avis. \u00c9tait-ce une confidence personnelle\u00a0? Je ne le pense pas\u00a0: les lettres de cette sorte sont g\u00e9n\u00e9ralement livr\u00e9es \u00e0 l\u2019indiscr\u00e9tion d\u2019une trentaine de destinataires. Vous me disiez\u00a0: \u00ab\u00a0Il est bien entendu que c\u2019est comme peintre, ayant inscrit des id\u00e9es sur des murailles, que je me porte.\u00a0\u00bb J\u2019aime cette d\u00e9finition, parce qu\u2019elle est claire et parce qu\u2019elle me met \u00e0 l\u2019aise. Vous n\u2019invoquiez pas <em>l\u2019Homme en rose, <\/em>le seul livre que vous eussiez \u00e9crit alors. Je ne le tiens pas pour un livre indiff\u00e9rent\u00a0; il a de la vie et de la couleur, du mouvement et de la lumi\u00e8re\u00a0; mais m\u00eame si vous ne l\u2019aviez-pas \u00e9crit, nos suffrages n\u2019auraient pas manqu\u00e9 \u00e0 vos titres, qui \u00e9taient d\u2019une autre nature. Vous \u00eates un peintre, un grand peintre, et c\u2019est le peintre que nous avons \u00e9lu.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00c0 notre \u00e9poque o\u00f9 l\u2019on ne para\u00eet plus s\u2019\u00e9tonner de rien, il y a des esprits chagrins \u2014 je ne dis pas jaloux\u00a0: la jalousie existe-t-elle encore\u00a0? \u2014 qui se sont \u00e9tonn\u00e9s de notre choix. Un peintre \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise, et le premier peut-\u00eatre, qui y soit entr\u00e9\u00a0! N\u2019est-il pas de l\u2019Acad\u00e9mie des Beaux-Arts\u00a0? Certes oui, comme Claude Bernard, Berthelot et Pasteur \u00e9taient de l\u2019Acad\u00e9mie des Sciences. Il n\u2019y a pas d\u2019erreur plus grande et plus fr\u00e9quente que de croire l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise destin\u00e9e aux seuls \u00e9crivains. Toutes les id\u00e9es dont le pays s\u2019honore peuvent trouver ici leur refuge, et aucun de leurs moyens d\u2019expression ne nous laisse indiff\u00e9rents. Les v\u00f4tres sont la lumi\u00e8re, l\u2019ombre et le geste. Ils ont leur \u00e9loquence, qui, pour plaire, pour effrayer ou pour instruire, ne le c\u00e8de pas aux ressources de la parole vivante. Un tableau d\u2019histoire, un portrait, un paysage, sont un po\u00e8me muet et vous vous \u00eates flatt\u00e9 d\u2019employer un langage qui vaut bien celui des mots. Ne se cr\u00e9era-t-il donc jamais une \u00e9cole, avez-vous \u00e9crit, o\u00f9 l\u2019on enseignera l\u2019art comme dans l\u2019antiquit\u00e9 la philosophie, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019art de penser\u00a0? Il serait temps.\u00a0\u00bb Vous avez, \u00e0 Rome et \u00e0 Paris, dirig\u00e9 deux grandes \u00e9coles et je ne doute pas que l\u2019art de penser ne soit entr\u00e9 dans vos pr\u00e9occupations et n\u2019ait guid\u00e9 votre enseignement. Mais vous avez mieux fait que de l\u2019enseigner\u00a0: vous l\u2019avez pratiqu\u00e9. Nous devons \u00e0 vos heures de fantaisie des f\u00e9eries o\u00f9 la couleur ruisselle, des paysages de r\u00eave, des orchestrations lumineuses, des caprices charmants ou \u00e9blouissants. Mais votre \u0153uvre m\u2019appara\u00eet comme une pens\u00e9e continue, qui cherche \u00e0 donner \u00e0 la pure r\u00e9alit\u00e9 la forme sup\u00e9rieure de l\u2019id\u00e9al. Il faut sur tout voir la nature, sans laquelle l\u2019artiste ne peut rien faire et la saisir dans son rythme, \u00e0 la fois simple et multiple. Elle est \u00ab\u00a0le mod\u00e8le de tous les infinis\u00a0\u00bb. C\u2019est une erreur, vous avez m\u00eame dit une niaiserie, d\u2019imaginer d\u2019abord, pour plier ensuite la nature \u00e0 sa conception. Seule la nature, observ\u00e9e et \u00e9tudi\u00e9e, renouvelle l\u2019esprit et la pens\u00e9e. L\u2019imagination, sans le secours de laquelle la r\u00e9alit\u00e9 ne serait qu\u2019un fruit st\u00e9rile, vient ensuite. Vous l\u2019avez d\u00e9finie \u00ab\u00a0la facult\u00e9 de sortir de soi-m\u00eame, de deviner, \u00e0 l\u2019aide des yeux de l\u2019\u00e2me, la corr\u00e9lation de ces infinis\u00a0\u00bb dont se compose le rythme de la nature. Il y a dans les facult\u00e9s artistiques un ordre de priorit\u00e9. Sa m\u00e9connaissance explique la d\u00e9ch\u00e9ance de certains tableaux c\u00e9l\u00e8bres dont il n\u2019a pas suffi d\u2019un grand talent, mal employ\u00e9, pour prolonger la vie, Ils ont d\u00e9j\u00e0 la froide immobilit\u00e9 de la mort. C\u2019est au contraire votre force d\u2019avoir su regarder toutes les formes de l\u2019Univers et d\u2019avoir mis \u00e0 profit les harmonies qu\u2019il vous a r\u00e9v\u00e9l\u00e9es. Vous avez v\u00e9cu en communion avec lui et vous avez tressailli d\u2019une joie de vivre \u00e0 laquelle la peinture donne son expression la plus intense. \u00ab\u00a0Peindre, c\u2019est comprendre\u00a0; c\u2019est p\u00e9n\u00e9trer, c\u2019est choisir, c\u2019est se souvenir\u00a0; pour certains, pour les plus grands, c\u2019est deviner.\u00a0\u00bb Vous avez compris et vous vous \u00eates souvenu\u00a0; vous avez choisi et vous avez devin\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Quand on poss\u00e8de ces dons, que seuls ont les grands artistes, quel que soit leur genre et quelle que soit leur \u00e9cole, et par lesquels un Daumier \u00e9gale un Delacroix, ou Forain un Puvis de Chavannes, on fait une cr\u00e9ation dans la Cr\u00e9ation. C\u2019est le but supr\u00eame de l\u2019Art. Mais il \u00e9volue comme la vie, puisque \u00ab\u00a0la notion d\u2019art est le r\u00e9sultat de la vision de ce qui nous entoure.\u00a0\u00bb Je vous emprunte cette d\u00e9finition, qui vous contient et qui vous explique. Vous n\u2019\u00eates d\u2019aucune \u00e9cole, mais vous \u00eates de votre temps. <em>Vous vous \u00eates efforc\u00e9 vers l\u2019id\u00e9al en passant par le vrai. <\/em>L\u2019\u00e9volution qui s\u2019est produite au cours du si\u00e8cle dernier vous a marqu\u00e9 de son empreinte. Quel si\u00e8cle \u00ab\u00a0d\u2019intelligence, d\u2019inqui\u00e9tude, de passion\u00a0\u00bb, et quelle vari\u00e9t\u00e9 dans les chefs-d\u2019\u0153uvre de tous ces grands peintres qui, s\u2019\u00e9tant heurt\u00e9s et combattus, jouissent de la gloire immortelle dont la France a le juste orgueil\u00a0! Vous avez dit de cette \u00e9volution silencieuse et f\u00e9conde qu\u2019elle a substitu\u00e9 la synth\u00e8se au symbole et la raison \u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation. Vous avez proclam\u00e9, au point de vue artistique, une foi nouvelle, mais sans renier \u00ab\u00a0le grand pass\u00e9 dont nous fr\u00e9missons encore. Je crois avec vous que certaines formules ne serviront plus et que des draperies tombantes, si elles veulent exprimer la pi\u00e9t\u00e9, ne r\u00e9ussissent qu\u2019\u00e0 rendre la lassitude d\u2019une pose d\u00e9finitivement us\u00e9e. C\u2019est dans la science de la nature que vous avez trouv\u00e9 les inspirations nouvelles d\u2019une foi qui, pour un artiste, vaut l\u2019ancienne. La Nature, dont la science a p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 tant de myst\u00e8res, sond\u00e9 tant d\u2019ab\u00eemes et viol\u00e9 tant de secrets, offre au g\u00e9nie un champ immense. Vous l\u2019avez explor\u00e9 avec une patience et une p\u00e9n\u00e9tration qui font de vous, avec un temp\u00e9rament et des proc\u00e9d\u00e9s de composition si diff\u00e9rents, l\u2019\u00e9mule heureux de Puvis de Chavannes.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Les murailles n\u2019ont pas suffi \u00e0 l\u2019activit\u00e9 et \u00e0 la vari\u00e9t\u00e9 de vos id\u00e9es\u00a0: comme Lamartine, vous avez si\u00e9g\u00e9 au plafond. J\u2019admire vos plafonds, mais, sinon pour mon go\u00fbt, du moins pour ma commodit\u00e9, je leur pr\u00e9f\u00e8re vos murailles. La vue d\u2019un plafond, outre qu\u2019elle impose trop souvent les contorsions d\u2019une gymnastique appliqu\u00e9e, exige une certaine lumi\u00e8re\u00a0: on ne l\u2019a pas toujours. N\u2019ayant pas pu voir, \u00e0 Parme la coupole du Corr\u00e8ge, vous avez dit que vous n\u2019\u00eates pas \u00ab\u00a0pour \u00e9glises\u00a0\u00bb, sachant d\u2019avance que leurs plafonds ne vous enverront qu\u2019une obscurit\u00e9 imp\u00e9n\u00e9trable. Est-ce la raison pour laquelle aucune \u00e9glise ne se r\u00e9jouit des couleurs de votre admirable palette\u00a0? Vous avez mieux trait\u00e9 les coupoles la\u00efques, dispos\u00e9es dans des palais o\u00f9 le soleil p\u00e9n\u00e8tre plus largement, ou dans des th\u00e9\u00e2tres que l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 inonde de ses clart\u00e9s. Votre plafond de la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise est celui qui m\u2019est le plus connu. Vous y avez renouvel\u00e9 un genre qui paraissait avoir, par \u00e9puisement, perdu les moyens de vivre. Avec vous l\u2019Id\u00e9e ne perd jamais ses droits\u00a0: la couleur l\u2019exalte, mais elle ne l\u2019\u00e9touffe pas. Vous pensez en peignant et vous fa\u00eetes penser, sans alourdir de p\u00e9dantisme une culture que l\u2019on sent raffin\u00e9e et forte.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Avant de rajeunir la tradition mythologique, qui en avait besoin, vous aviez inscrit sur des murailles quelques-unes des plus belles Id\u00e9es que l\u2019Art, lib\u00e9r\u00e9 enfin des symboles conventionnels, ait re\u00e7ues de la Nature et de la Science. Je r\u00e9p\u00e8te \u00e0 dessein et je prends pour guide les expressions par lesquelles vous vous \u00eates si heureusement d\u00e9fini vous-m\u00eame, et o\u00f9 je vous reconnais. Leur seul tort, dont votre modestie est responsable, est qu\u2019elles n\u2019ont pas tout dit. Vous n\u2019avez pas la pr\u00e9tention d\u2019\u00eatre un savant et je crois m\u00eame que vous avez toujours eu une certaine r\u00e9pugnance pour le c\u00f4t\u00e9 technique des probl\u00e8mes scientifiques. La science ne vous int\u00e9resse que par ses d\u00e9couvertes, et vous avez v\u00e9cu dans un si\u00e8cle qui a connu les plus magnifiques. Ce sont elles qui vous ont inspir\u00e9. Vous en avez d\u00e9gag\u00e9 le sens social. Il leur manque encore un po\u00e8te\u00a0; gr\u00e2ce \u00e0 vous, elles ont leur peintre, \u00e9pris de progr\u00e8s et d\u2019id\u00e9al.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">J\u2019admire en vous l\u2019exactitude des lignes, la ressemblance des gestes, la puret\u00e9 du dessin et la richesse somptueuse du coloris. Peut-\u00eatre trouvez-vous que mon admiration s\u2019exprime mal et je sais moi-m\u00eame que je ne dis pas les mots qu\u2019il faudrait dire pour louer \u00e0 leur juste mesure, dans leur originalit\u00e9 et dans leur vari\u00e9t\u00e9, vos qualit\u00e9s professionnelles. Je m\u2019en excuse, mais je crois pourtant avoir compris la large humanit\u00e9 qui anime vos d\u00e9corations de l\u2019\u00c9cole de pharmacie, de l\u2019H\u00f4tel de Ville, de la Sorbonne et du Petit-Palais. Ce sont, avec les compositions de Berck, que j\u2019ai le regret de ne pas conna\u00eetre, les \u0153uvres ma\u00eetresses de cette peinture murale \u00e0 laquelle vous devez ce qu\u2019il y a de plus puissant dans votre personnalit\u00e9. La vie de notre temps est si dispers\u00e9e qu\u2019elles ne m\u2019\u00e9taient pas toutes famili\u00e8res. J\u2019en avais fait, au cours de visites officielles, la distraction d\u2019un moment. L\u2019honneur de vous recevoir m\u2019a procur\u00e9 la joie de les revoir \u00e0 loisir, de les comparer, d\u2019en suivre l\u2019\u00e9volution et, si je ne me suis pas abus\u00e9, d\u2019en p\u00e9n\u00e9trer et d\u2019en d\u00e9gager la profondeur. Je vous dois, Monsieur, d\u2019avoir pens\u00e9 devant votre pens\u00e9e, d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9mu par votre \u00e9motion, d\u2019avoir mieux connu la majest\u00e9 des souffrances humaines et la piti\u00e9 consolatrice de l\u2019Esp\u00e9rance. Il y a dans votre talent une tendresse qui en att\u00e9nue l\u2019audace et si vous avez souvent rencontr\u00e9 ce que vous avez appel\u00e9 pour d\u2019autres la <em>surprise f\u00e9conde, <\/em>votre \u0153il, apte \u00e0 tout voir, n\u2019en a pas le seul m\u00e9rite et c\u2019est \u00e0 votre \u00e2me qu\u2019il faut faire la plus large part.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Votre \u0153uvre abonde en ressources infinies et peu d\u2019artistes se sont renouvel\u00e9s comme vous. Ce n\u2019est pas toujours sans courage. Le public n\u2019aime pas qu\u2019on le d\u00e9range dans ses habitudes\u00a0: il fait des classifications, il dresse des cat\u00e9gories et, quand un artiste se montre sous une face impr\u00e9vue, il prend pour une impertinence ce qui est, au fond, un hommage \u00e0 son intelligence et \u00e0 son go\u00fbt. Quelle erreur\u00a0! Il n\u2019est pas de grand peintre qui ne soit universel. Cette universalit\u00e9 est la forme m\u00eame du g\u00e9nie. C\u2019est pour l\u2019avoir poss\u00e9d\u00e9e que Delacroix est si grand. Ses portraits ont fait moins de bruit que ses autres \u0153uvres. Les v\u00f4tres, au contraire, ont \u00e9t\u00e9 \u00e2prement discut\u00e9s\u00a0: on n\u2019est pas impun\u00e9ment un novateur. Il semble que rien ne soit plus facile qu\u2019un portrait. En r\u00e9alit\u00e9, pour qui ne s\u2019en tient pas uniquement \u00e0 la ressemblance, il est peu de formes d\u2019art qui exigent plus d\u2019imagination. Baudelaire, ce grand critique, dont les curiosit\u00e9s esth\u00e9tiques ont une sorte d\u2019infaillibilit\u00e9 g\u00e9niale, disait qu\u2019un portrait exige \u00e0 la fois une immense intelligence et une rare divination. \u00ab\u00a0Quand je vois un bon portrait, je devine tous les efforts de l\u2019artiste, qui a d\u00fb voir d\u2019abord ce qui se fait voir, mais aussi deviner ce qui se cachait&#8230; Rien n\u2019est indiff\u00e9rent dans un portrait. Le geste, la grimace, le d\u00e9cor \u00a0m\u00eame, tout doit servir \u00e0 repr\u00e9senter <em>un caract\u00e8re.\u00a0\u00bb <\/em>Ces traits vous d\u00e9finissent. Vous n\u2019avez n\u00e9glig\u00e9 ni le geste, ni le d\u00e9cor, ni la grimace \u2014 et vous e\u00fbtes m\u00eame, \u00e0 propos de la grimace, une querelle retentissante avec R\u00e9jane, qui vous fit un grand pied de nez, mais vous avez surtout cherch\u00e9 les <em>caract\u00e8res. <\/em>Le mod\u00e8le est votre collaborateur. Vous lui demandez d\u00e8s l\u2019abord\u00a0: \u00ab\u00a0Comment vous aimez-vous\u00a0?\u00a0\u00bb Il n\u2019y a pas un mod\u00e8le qui ne s\u2019aime, mais sait-il toujours comment\u00a0? Votre enqu\u00eate psychologique, qui le r\u00e9v\u00e8le parfois \u00e0 lui-m\u00eame, vous donne, \u00e0 vous qui interrogez et qui observez, la r\u00e9v\u00e9lation dont vous avez besoin. Apr\u00e8s avoir multipli\u00e9 des croquis, des dessins et des silhouettes, vous connaissez \u00e0 fond la personne physique et morale que vous voulez peindre. Cette analyse, dont la pr\u00e9cision un peu indiscr\u00e8te n\u2019\u00e9pargne ni les tiares pontificales ni les couronnes royales ni les chapeaux des cardinaux, vous pr\u00e9pare \u00e0 la large synth\u00e8se qui s\u2019\u00e9tale tout d\u2019abord en grisaille sur la toile, en attendant \u00ab\u00a0l\u2019heure de lyrisme joyeux\u00a0\u00bb o\u00f9 vous l\u2019enrichirez \u00ab\u00a0des magies de la couleur\u00a0\u00bb. Apr\u00e8s avoir, en m\u2019aidant du t\u00e9moignage de votre \u00ab\u00a0camarade d\u2019art\u00a0\u00bb, d\u00e9fini votre m\u00e9thode, je m\u2019interdis de donner des exemples, qui seraient une fa\u00e7on de marquer des pr\u00e9f\u00e9rences. Tous vos mod\u00e8les ne sont pas morts, et je ne veux pas me faire inutilement des ennemis parmi ceux que je n\u2019aurais pas introduits avec vous sous la Coupole.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Est-ce d\u2019ailleurs ma mission de tout dire\u00a0? Je ne vous ai pas demand\u00e9 \u00ab\u00a0comment vous vous aimez\u00a0\u00bb, et il m\u2019est impossible de vous suivre partout o\u00f9 vous ont pouss\u00e9 votre fantaisie et votre insatiable curiosit\u00e9, au pays basque et en Savoie, en Alg\u00e9rie et aux Indes. J\u2019en ai surtout le regret pour les Indes, d\u2019o\u00f9 vous avez rapport\u00e9 des types inoubliables et des visions \u00e9blouissantes. La <em>couleur de sang <\/em>de ce pays f\u00e9erique convenait plus que toute autre \u00e0 la richesse de votre palette, \u00e0 votre intelligence et \u00e0 votre passion. \u00ab\u00a0L\u2019Intelligence et la Passion, avez-vous \u00e9crit, sont bien pr\u00e8s du g\u00e9nie. Quel est celui de ce si\u00e8cle qui aura l\u2019honneur de les combiner ensemble\u00a0? Nous ne pouvons pas le savoir encore, la lutte nous aveugle, mais la post\u00e9rit\u00e9 prononcera.\u00a0\u00bb Ayez confiance, Monsieur, dans la post\u00e9rit\u00e9. D\u00e9j\u00e0 la lutte ne nous aveugle plus. Vous souvient-il qu\u2019\u00e0 l\u2019occasion d\u2019un de vos premiers portraits, autour duquel se livra une vive bataille, un critique vous qualifia de <em>teinturier en d\u00e9lire\u00a0? <\/em>Il allait un peu fort, et j\u2019imagine que vous avez d\u00fb sourire d\u2019\u00eatre ainsi incorpor\u00e9 \u00e0 une profession, d\u2019ailleurs honorable, qui n\u2019est pas la v\u00f4tre.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">L\u2019\u00e2ge vous a apais\u00e9, quoique vos hardiesses les plus audacieuses n\u2019aient jamais nui \u00e0 l\u2019impartialit\u00e9 clairvoyante de votre jugement, qui s\u2019est plac\u00e9 \u00e0 \u00e9gale distance de l\u2019Impressionnisme et de l\u2019\u00e9cole acad\u00e9mique. Anatole France a \u00e9crit que \u00ab\u00a0les r\u00e9volutionnaires s\u2019\u00e9tonnent seuls qu\u2019on fasse des r\u00e9volutions apr\u00e8s eux\u00a0\u00bb. Aucune r\u00e9volution rie vous \u00e9tonne et m\u00eame aucune ne vous indigne, \u00e0 l\u2019exception \u00ab\u00a0des \u00e9coles, joyeuses ou tristes, qui cultivent le n\u00e9ant\u00a0\u00bb. Vous n\u2019admettez pas qu\u2019on \u00ab\u00a0remplace l\u2019homme par un cube, un c\u00f4ne ou une boule\u00a0\u00bb. La peinture g\u00e9om\u00e9trique r\u00e9volte en vous ce \u00ab\u00a0sens commun\u00a0\u00bb dont l\u2019ordre et l\u2019\u00e9quilibre sont \u00e0 vos yeux l\u2019expression m\u00eame de l\u2019id\u00e9al. Vous avez toujours cherch\u00e9 cet id\u00e9al dans les r\u00e9gions sup\u00e9rieures, m\u00eame au prix des erreurs\u2019 in\u00e9vitables qui sont la condition ou la ran\u00e7on du progr\u00e8s. Vous avez go\u00fbt\u00e9 toutes les joies de l\u2019ind\u00e9pendance. Les influences que vous avez subies n\u2019ont jamais alt\u00e9r\u00e9 votre vision, encha\u00een\u00e9 votre volont\u00e9, obscurci votre conscience. Ma\u00eetre dans votre art, vous avez \u00e9t\u00e9 votre propre ma\u00eetre, jusque dans les prodigieuses eaux-fortes o\u00f9 s\u2019affirme, sous un de ses aspects les plus saisissants, votre puissante originalit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Si je l\u2019ai mal comprise ou mal d\u00e9gag\u00e9e, la faute n\u2019en est pas tout enti\u00e8re \u00e0 mon incomp\u00e9tence. N\u2019avez-vous pas dit que \u00ab\u00a0l\u2019\u00e2me d\u2019un artiste est un sanctuaire que nul ne doit violer\u00a0\u00bb\u00a0? Il y a en elle des parties secr\u00e8tes qui nous \u00e9chappent et au seuil desquelles nous devons nous arr\u00eater. Cette v\u00e9rit\u00e9 est vraie pour tous les artistes, mais je crois que l\u2019\u00e2me, sensible et fr\u00e9missante, de certains grands \u00e9crivains est encore plus imp\u00e9n\u00e9trable que celle des sculpteurs et des peintres. Vous le savez, Monsieur, ayant eu moins de peine sans doute \u00e0 d\u00e9finir Rodin qu\u2019\u00e0 analyser Pierre Loti. Je n\u2019en suis pas surpris. Quoique j\u2019aie bien connu Loti, je ne peux pas me flatter de l\u2019avoir tout \u00e0 fait connu. Son \u00e2me complexe et insaisissable renfermait des sanctuaires dont le secret lui \u00e9chappait \u00e0 lui-m\u00eame. Sa vie, faite de surprises et de contrastes, \u00e9tait une \u00e9nigme qu\u2019il expliquait mal. Il lui plaisait de rattacher, pour la d\u00e9finir, son existence \u00e0 des \u00ab\u00a0ressouvenirs myst\u00e9rieusement transmis\u00a0\u00bb, \u00e0 des \u00ab\u00a0conceptions latentes\u00a0\u00bb, \u00e0 des \u00ab\u00a0choses ant\u00e9rieures\u00a0\u00bb, qui lui apparaissaient \u00ab\u00a0par jets de clart\u00e9s brusques\u00a0\u00bb. Li\u00e9 au pass\u00e9 par ces racines \u00e0 la fois incertaines et fortes, il se flattait d\u2019avoir, par une exception singuli\u00e8re, pressenti toute sa vie depuis l\u2019enfance et rien, \u00e0 l\u2019entendre, ne lui \u00e9tait arriv\u00e9 qu\u2019il n\u2019e\u00fbt obscur\u00e9ment pr\u00e9vu d\u00e8s ses premi\u00e8res ann\u00e9es. Il y avait moins d\u2019orgueil que de sinc\u00e9rit\u00e9 et de m\u00e9lancolie dans cette affirmation. Ceux qui jugent de la vie, d\u2019un homme sur les apparences cr\u00e9\u00e9es par l\u2019amour et par la gloire ont pu croire que Pierre Loti avait \u00e9t\u00e9 un mortel privil\u00e9gi\u00e9. Ils confondent le g\u00e9nie avec le bonheur. Pierre Loti eut des joies sans ga\u00eet\u00e9. Il enchantait son mal ou il l\u2019\u00e9tourdissait, mais il y avait une tristesse incurable au fond de l\u2019\u00e2me changeante qu\u2019il promenait par le monde changeant. Tout enfant, il avait l\u2019effroi de la vie, \u00e0 peine commenc\u00e9e. Il ne voyait pas clair sur l\u2019horizon de sa route, au bout de\u2019 laquelle il n\u2019arrivait \u00e0 se repr\u00e9senter qu\u2019 \u00ab\u00a0un grand rideau de plomb tendu dans des t\u00e9n\u00e8bres&#8230;\u00a0\u00bb, dont \u00ab\u00a0l\u2019inconnu\u00a0\u00bb l\u2019assombrissait. Envahi, quand il faisait noir, par une sorte d\u2019inqui\u00e9tude m\u00e9lancolique, il avait d\u00e9j\u00e0 cette oppression frissonnante des cr\u00e9puscules, qui devait devenir si vite, au milieu de tant d\u2019aventures, l\u2019\u00e9pouvantement de la mort. \u00c9lev\u00e9 \u00ab\u00a0comme une petite fleur de serre chaude\u00a0\u00bb, dans l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9troite sph\u00e8re ouat\u00e9e\u00a0\u00bb d\u2019une famille simple et pieuse, par une m\u00e8re, des grand\u2019m\u00e8res, des tantes et grand-tantes qui l\u2019adoraient, soign\u00e9 et choy\u00e9, inconscient de la vie et ignorant le mal, il paraissait destin\u00e9 \u00e0 devenir \u00ab\u00a0dans le coin le plus tranquille de la plus ordinaire des petites villes\u00a0\u00bb un homme \u00ab\u00a0<em>utile \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, <\/em>tr\u00e8s rang\u00e9, tr\u00e8s bien pensant et tr\u00e8s aust\u00e8re..,\u00a0\u00bb Qui e\u00fbt dit alors qu\u2019il \u00ab\u00a0tournerait \u00e0 la brousse de maquis et \u00e0 la plante de hallier\u00a0\u00bb aurait \u00e9tonn\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la peur les ch\u00e8res femmes, v\u00eatues de noir, dont la sollicitude s\u2019ing\u00e9niait \u00e0 le pr\u00e9server des mauvais camarades et \u00e0 amortir les mauvais coups.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Tenu \u00e0 l\u2019\u00e9cart des gar\u00e7ons de son \u00e2ge et de leurs amusements tapageurs, il souffrait des exc\u00e8s d\u2019une\u00a0tendresse qui le condamnait \u00e0 la solitude. Repli\u00e9 sur lui-m\u00eame, il s\u2019immobilisait dans des r\u00eaveries attentives et dans des contemplations muettes. Sa sensibilit\u00e9, qu\u2019il suffisait d\u2019un \u00e9branler et pour \u00e9mouvoir, devan\u00e7ait son \u00e2ge. La nature le conquit tr\u00e8s vite. \u00c0 l\u2019\u00e2ge de trois ans, relevant d\u2019une rougeole, et triste entre les rideaux de son petit lit blanc, il devina, \u00e0 des rayons qui filtraient par ses fen\u00eatres ferm\u00e9es, \u00ab\u00a0la splendeur nouvelle du soleil et de l\u2019air\u00a0\u00bb. Mais ce fut \u00e0 la Limoise, \u2014 \u00ab\u00a0des bois de ch\u00eanes, des bruy\u00e8res, une campagne pierreuse ayant un bon air pastoral d\u2019autrefois\u00a0; des moutons et des odeurs de serpolet&#8230;\u00a0\u00bb \u2014 qu\u2019effray\u00e9 et charm\u00e9, il eut \u00e0 la fois la r\u00e9v\u00e9lation du monde ext\u00e9rieur et de la fuite du temps. Son enfance, nourrie peut-\u00eatre de \u00ab\u00a0ressouvenus\u00a0\u00bb, dessinait d\u00e9j\u00e0 l\u2019image de sa vie. Des amourettes y prirent, de bonne heure, leur place. La m\u00e8re de ce petit Julien Viaud qui devait acqu\u00e9rir son immortalit\u00e9 sous la po\u00e9sie d\u2019un nom d\u2019emprunt, \u00e9tait originaire de l\u2019\u00eele d\u2019Ol\u00e9ron, de <em>l\u2019\u00eele <\/em>comme on disait tout court dans la famille, dont elle remplissait l\u2019histoire. La <em>Grand C\u00f4te, <\/em>avec ses deux ou trois villages perdus de p\u00eacheurs vaillants et honn\u00eates, regardait au large les infinis de l\u2019Oc\u00e9an. Venu pour <em>s\u2019y <\/em>reposer d\u2019une grave maladie, en compagnie de son fr\u00e8re et de sa s\u0153ur, Pierre Loti \u2014 je lui rends son \u00e9tat civil litt\u00e9raire \u2014 y fit, vers les sept ou huit ans, la rencontre de la petite V\u00e9ronique, un peu plus jeune que lui, et dont il devint l\u2019ami. Ils ne se quittaient plus\u00a0; ils jouaient ensemble sur le sable de la plage o\u00f9 ils faisaient des trouvailles\u00a0; \u00ab\u00a0ils marchaient comme les b\u00e9b\u00e9s qui se plaisent, se tenant ferme \u00e0 pleins doigts, ne parlant pas et se regardant de temps en temps&#8230; Puis, un baiser par ci par l\u00e0&#8230;\u00a0\u00bb Il y eut m\u00eame une promesse de mariage faite par le <em>petit monsieur <\/em>\u00e0 la fille du p\u00eacheur. Le <em>Roman d\u2019un Enfant, <\/em>ce chef-d\u2019\u0153uvre de pure tendresse et de p\u00e9n\u00e9trante \u00e9motion, emprunte le r\u00e9cit de cette idylle, qui fut le premier amour de Pierre Loti, au journal de sa s\u0153ur, \u00e9crit avec une simplicit\u00e9 charmante. Les vacances finies, il fallut quitter le village, ranger dans des caisses les coquilles et les algues, les \u00e9toiles et les cailloux marins, et h\u00e9las\u00a0! les yeux pleins de tristesse, quitter aussi V\u00e9ronique, qui sanglotait. Ce spectacle remplit d\u2019une r\u00eaverie inqui\u00e8te la s\u0153ur a\u00een\u00e9e, qui se dit en regardant son petit Pierre, d\u00e9j\u00e0 si diff\u00e9rent des autres\u00a0: \u00ab\u00a0Que sera-ce de cet enfant\u00a0? Que sera-ce aussi de sa petite amie, dont la silhouette appara\u00eet, persistante, au bout du chemin\u00a0? Qu\u2019y a-t-il de d\u00e9sesp\u00e9rance dans ce tout petit c\u0153ur, qu\u2019y a-t-il d\u2019angoisse, en pr\u00e9sence de cet abandon\u00a0?\u00a0\u00bb <em>Que sera-ce de cet enfant\u00a0? <\/em>L\u2019homme couve sous lui et quand, \u00ab\u00a0rouleur et blas\u00e9, \u00e9go\u00efste et sauvage\u00a0\u00bb, doux et tendre d\u2019ailleurs, ami et aim\u00e9 des humbles, un \u00ab\u00a0compos\u00e9 de tout\u00a0\u00bb, il aura fait le tour du monde, il r\u00e9pondra \u00e0 l\u2019angoisse de sa s\u0153ur Marie, une s\u0153ur exquise qui lui fut une seconde m\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Que sera-ce de cet enfant\u00a0? <\/em>Oh\u00a0! mon Dieu, rien autre chose que ce qui en a \u00e9t\u00e9 ce jour-l\u00e0\u00a0; dans l\u2019avenir, rien de moins, rien de plus. Ces d\u00e9parts, ces emballages pu\u00e9rils de mille objets sans valeur appr\u00e9ciable, ce besoin de tout emporter, de se faire suivre d\u2019un monde de souvenirs, \u2014 et surtout ces adieux \u00e0 des petites cr\u00e9atures sauvages, aim\u00e9es peut-\u00eatre pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019elles \u00e9taient ainsi, \u2014 \u00e7a repr\u00e9sente toute ma vie, cela&#8230;\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Et d\u00e9j\u00e0 combien d\u2019amourettes dans sa vie d\u2019enfant\u00a0! Antoinette, V\u00e9ronique, Lucette, Marguerite, Jeanne, \u2014 surtout Lucette, plus \u00e2g\u00e9e que lui, la compagne pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e de ses jeux et de son c\u0153ur, dont la mort pr\u00e9matur\u00e9e fut un de ses premiers vrais chagrins. Jeanne, Marguerite et Lucette, cette trinit\u00e9 joyeuse de charmantes jeunes filles, le reposaient des ennuis du coll\u00e8ge o\u00f9 il entra \u00e0 l\u2019\u00e2ge de douze ans et demi. Incompris des professeurs, dont la rude s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 heurtait sa d\u00e9licatesse, il ne fut pas plus heureux avec ses camarades, \u00ab\u00a0d\u00e9lur\u00e9s, d\u00e9velopp\u00e9s, avanc\u00e9s dans les choses de la vie\u00a0\u00bb, et qui, le sentant si diff\u00e9rent d\u2019eux, se moquaient de ses mani\u00e8res polies, de sa r\u00e9serve attrist\u00e9e, de sa distinction un peu distante. Il souffrait surtout de leur piti\u00e9, qui \u00e9tait une forme d\u00e9guis\u00e9e de leur hostilit\u00e9 cruelle. Doux au fond et patient, plus timide que fier, ayant jou\u00e9 sur le bord de la mer ou dans les montagnes avec des enfants qu\u2019il traitait comme des \u00e9gaux, il passait, au coll\u00e8ge, pour un \u00eatre \u00ab\u00a0bizarre et poseur\u00a0\u00bb. Ce malentendu pesa sur toute sa vie. Sa timidit\u00e9 offusqu\u00e9e se d\u00e9fendait par le d\u00e9dain ou par des violences soudaines, que son caract\u00e8re d\u2019homme accentua. Il y eut toujours en lui du \u00ab\u00a0chat outrag\u00e9\u00a0\u00bb qui, menac\u00e9&#8230; ou croyant l\u2019\u00eatre, montrait ses griffes.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Aucun sentiment d\u2019\u00e9mulation ne stimulait son z\u00e8le et il accueillait avec la m\u00eame indiff\u00e9rence, tant\u00f4t le premier et tant\u00f4t le dernier, la place, au demeurant d\u2019une bonne moyenne, que ses compositions lui valaient. Il ne ressemblait \u00e0 personne. Rest\u00e9 tr\u00e8s enfant pour certaines choses, et m\u00eame plus enfant que son \u00e2ge, son imagination, nourrie par la m\u00e9ditation int\u00e9rieure et par la contemplation de la nature, avait des envol\u00e9es qu\u2019aucun de ses camarades n\u2019aurait pu suivre. Mauvais \u00e9l\u00e8ve, au sens scolaire du mot, il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s artiste, charm\u00e9 par la description d\u2019un paysage, par le rythme des mots et par le mouvement des images. Il aimait ce qui ressemblait \u00e0 son \u00e2me. Telle \u00e9glogue de Virgile, o\u00f9 deux bergers cheminaient, il y a deux mille ans, dans la campagne romaine, \u00ab\u00a0chaude, un peu aride, avec des broussailles de phyllir\u00e9as et de ch\u00eanes verts\u00a0\u00bb, lui rappelait la ch\u00e8re campagne d\u2019o\u00f9 il rapportait, dans ses habits, \u00ab\u00a0une odeur de serpolet, de thym et de mouton\u00a0\u00bb qui faisait dire \u00e0 la tante Berthe\u00a0: \u00ab\u00a0Oh\u00a0! tu sens la Limoise, petit\u00a0!\u00a0\u00bb Et m\u00eame si le Grand-Singe, l\u2019un des deux ma\u00eetres qu\u2019il d\u00e9testait, n\u2019avait pas cru devoir lui en faire remarquer l\u2019harmonie imitative, il aurait admir\u00e9 tout seul un vers de <em>l\u2019Iliade \u00ab\u00a0<\/em>qui finit comme le bruit d\u2019une lame de mar\u00e9e montante, \u00e9talant sa nappe d\u2019\u00e9cume sur les galets d\u2019une plage\u00a0\u00bb. Fort en version, il avait le th\u00e8me et, encore davantage, la narration extr\u00eamement rebelles. Tandis que les lointains, ceux de la campagne ou de la mer, et la ti\u00e9deur troublante des premiers jours de printemps lui mettaient la t\u00eate \u00e0 l\u2019envers, ces compositions artificielles lui donnaient le d\u00e9go\u00fbt de banalit\u00e9s ou de \u00ab\u00a0broderies\u00a0\u00bb qu\u2019il ne pouvait se r\u00e9signer \u00e0 \u00e9crire et un jour, au lieu de \u00ab\u00a0glisser de jolies choses\u00a0\u00bb dans le sujet propos\u00e9 qui \u00e9tait <em>Un naufrage, <\/em>il remit simplement au professeur, moins par gaminerie que par une esp\u00e8ce de pudeur instinctive, une feuille blanche avec le titre et sa signature. Si le Grand-Singe a assez v\u00e9cu pour lire dans <em>Mon Fr\u00e8re Yves <\/em>les pages prodigieuses qui racontent une temp\u00eate sur les c\u00f4tes de Chine, il a d\u00fb comprendre la signification de la feuille blanche. Pierre Loti, m\u00eame enfant, ne travaillait pas sur commande. D\u00e9j\u00e0 il ne savait parler que de ce qu\u2019il avait bien vu. \u00c0 l\u2019\u00c9cole Navale, il ne voulut jamais faire une ligne de dissertation fran\u00e7aise. Il confiait le soin de ce devoir, qui lui r\u00e9pugnait, \u00e0 un camarade, devenu depuis amiral, dont il faisait en \u00e9change les dessins, et ainsi ils avaient l\u2019un et l\u2019autre les meilleures notes dans ces deux parties. Aucune inspiration ne fut donc plus personnelle et plus ind\u00e9pendante, mais aucune ne fut plus pr\u00e9coce que celle de Pierre Loti. Des bandes de papier enroul\u00e9es sur un roseau, avec une cryptographie qu\u2019il avait invent\u00e9e, ou des cahiers d\u2019\u00e9colier re\u00e7urent, d\u00e8s le coll\u00e8ge, ses premi\u00e8res confidences. Ce <em>Journal intime, <\/em>que le grand \u00e9crivain tint jusqu\u2019\u00e0 ses derni\u00e8res ann\u00e9es, n\u2019a pas d\u2019\u00e9quivalent dans notre litt\u00e9rature. Il est la confession de l\u2019\u00e2me la plus simple et la plus compliqu\u00e9e qu\u2019elle ait connue. Tous les secrets de Pierre Loti y sont renferm\u00e9s. C\u2019est le sanctuaire de sa vie m\u00e9ditative et de sa vie errante, o\u00f9 il satisfaisait son besoin de \u00ab\u00a0fixer des images fugitives\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0lutter contre la fragilit\u00e9 des choses\u00a0\u00bb. Il souffrait \u00e0 l\u2019id\u00e9e que quelqu\u2019un pourrait un jour y jeter les yeux. Pourtant, depuis <em>Aziyad\u00e9, <\/em>presque toute son \u0153uvre est sortie de ce journal, toute son \u0153uvre fr\u00e9missante ou pittoresque, avec ses \u00e9motions et ses paysages, sa sensibilit\u00e9 aigu\u00eb, sa sinc\u00e9rit\u00e9 profonde et humaine, et cet accent, inconnu avant lui, dont la fascination myst\u00e9rieuse nous grise jusqu\u2019au vertige ou nous secoue jusqu\u2019aux larmes. Pierre Loti n\u2019\u00e9tait pas et il ne voulait pas \u00eatre un homme de lettres. Il avait song\u00e9 successivement \u00e0 \u00eatre pasteur, missionnaire ou ing\u00e9nieur, mais il ne se sentait aucune vocation litt\u00e9raire et personne, ni dans sa famille, ni dans son coll\u00e8ge, n\u2019avait soup\u00e7onn\u00e9 l\u2019extraordinaire richesse des dons qui formeraient son g\u00e9nie. Adolescent, trop choy\u00e9 par les uns et trop rudoy\u00e9 par les autres, \u00e0 la fois maladroit et pr\u00e9coce, il \u00e9crivait son journal pour lui seul, afin de tromper les ennuis de sa solitude. Si jeune, il \u00e9tait un \u00ab\u00a0petit \u00eatre capable de pens\u00e9e, de tristesse et de r\u00eave\u00a0\u00bb. Son existence tranquille, trop tranquille\u00a0! ne lui donnait pas encore l\u2019occasion de noter des \u00e9v\u00e9nements bien extraordinaires, mais son \u00e2me, troubl\u00e9e et inqui\u00e8te, allait d\u00e9j\u00e0 plus loin que sa vie. Que ferait-il\u00a0? Il l\u2019ignorait. Rien, dans ses heures de d\u00e9tresse morale, ne lui apparaissait comme possible ou comme raisonnable et il \u00e9tait indiff\u00e9rent \u00e0 tout. Il se laissait pr\u00e9parer \u00e0 l\u2019\u00c9cole polytechnique, parce qu\u2019il fallait bien faire quelque chose et que d\u2019ailleurs il avait une certaine facilit\u00e9 pour les math\u00e9matiques, mais il \u00e9tait pris d\u2019une d\u00e9sesp\u00e9rance sans bornes en pensant qu\u2019il devrait \u00ab\u00a0vivre un jour, utilement, pos\u00e9ment, <em>dans un lieu donn\u00e9, dans une sph\u00e8re d\u00e9termin\u00e9e, <\/em>et puis vieillir&#8230;\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">L\u2019id\u00e9e d\u2019\u00eatre marin ne lui vint pas tout de suite, comme l\u2019appel imp\u00e9rieux d\u2019une destin\u00e9e irr\u00e9sistible, mais \u00ab\u00a0attirante, attirante \u00e0 la longue comme un grand aimant patient, s\u00fbr de sa puissance et pouvant attendre\u00a0\u00bb, la mer devait, peu \u00e0 peu, conqu\u00e9rir sa vie et son g\u00e9nie. D\u00e8s leur premi\u00e8re entrevue \u2014 \u00ab\u00a0un bref et lugubre t\u00eate-\u00e0-t\u00eate\u00a0\u00bb, \u00e9tant enfant, il l\u2019avait <em>reconnue <\/em>et il avait senti qu\u2019elle le prendrait un jour, malgr\u00e9 ses h\u00e9sitations et les r\u00e9sistances de toute une famille alarm\u00e9e. Elle \u00e9tait la route des grands voyages aux <em>colonies, <\/em>un mot magique qui d\u00e9signait pour l\u2019enfant pr\u00e9destin\u00e9 les aventures lointaines et les s\u00e9jours dans les pays chauds dont il \u00e9prouvait d\u00e9j\u00e0 \u00ab\u00a0la morne splendeur et l\u2019amollissante m\u00e9lancolie\u00a0\u00bb. Il suffisait d\u2019une gravure, d\u2019un fruit ou d\u2019une fleur exotique, d\u2019un coquillage, d\u2019un oiseau \u00ab\u00a0de l\u00e0-bas\u00a0\u00bb, pour l\u2019enchanter et pour l\u2019attirer. Il r\u00eavait, au fond des bois solitaires du pays natal, des r\u00e9gions tropicales o\u00f9 le soleil br\u00fble. Au bord de la mer, \u00e9tendu sur la plage, il \u00e9carquillait ses yeux, par les temps clairs, pour regarder, derri\u00e8re les voiles qui passaient \u00e0 l\u2019horizon, s\u2019il n\u2019apercevrait pas par hasard l\u2019Am\u00e9rique. Il enviait la gaiet\u00e9 bruyante et brutale des matelots qui criaient dans la rue, sous ses fen\u00eatres, pendant qu\u2019il rangeait sagement dans un petit mus\u00e9e, sur des \u00e9tag\u00e8res, toutes sortes d\u2019objets \u00ab\u00a0venus des plus extr\u00eames lointains du monde ou des derniers fins fonds de la mer\u00a0\u00bb. Ce fut un grand \u00e9v\u00e9nement dans sa vie que le d\u00e9part pour Tahiti de son fr\u00e8re a\u00een\u00e9, et ce cadeau d\u2019un <em>Voyage en Polyn\u00e9sie <\/em>dont les gravures firent sur lui une si forte impression.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Vous avez eu raison, Monsieur, de raconter cette saisissante anecdote. Mais parmi tant de souvenirs de cette jeunesse de Pierre Loti que j\u2019\u00e9voque parce qu\u2019il lui ressembla toujours et que rappeler l\u2019enfant, c\u2019est peindre l\u2019homme \u2014 un grand homme qui eut jusqu\u2019\u00e0 la fin des c\u00f4t\u00e9s de grand enfant \u2014 il en est un dont la port\u00e9e est, \u00e0 mes yeux, plus significative. Il ouvrit un jour, par hasard, un vieux livre de bord o\u00f9 il lut\u00a0: <em>\u00ab\u00a0que de midi \u00e0 quatre heures du soir le 20 juin 1913, par 110 degr\u00e9s de longitude et 15 degr\u00e9s de latitude australe, il faisai<\/em>t <em>beau temps, belle mer, jolie brise de sud-est\u00a0; <\/em>qu\u2019il y avait au ciel plusieurs de ces petits nuages blancs nomm\u00e9s <em>queues de chat <\/em>et que, le long du navire, des dorades passaient&#8230;\u00a0\u00bb Du m\u00eame coup le marin et le po\u00e8te s\u2019\u00e9veill\u00e8rent en lui, et sa destin\u00e9e s\u2019accordait enfin avec son g\u00e9nie. Ces d\u00e9tails, en apparence vulgaires, du journal de bord le secou\u00e8rent d\u2019un tressaillement d\u2019\u00e9motion. \u00ab\u00a0Oh\u00a0! voir cette mer <em>belle <\/em>et tranquille, ces <em>queues de chat <\/em>jet\u00e9es sur l\u2019immensit\u00e9 profonde de ce ciel bleu, et ces dorades rapides traversant les solitudes australes\u00a0!&#8230;\u00a0\u00bb Quand il eut \u00e9crit \u00e0 son fr\u00e8re pour le gagner \u00e0 sa cause, et par lui sa famille, la lettre qui d\u00e9cidait de son avenir, il eut comme une sorte d\u2019hallucination o\u00f9 se heurtaient ses souvenirs, ses lectures et ses r\u00eaves. \u00ab\u00a0Mon esprit voyageait partout, dans les for\u00eats pleines de foug\u00e8res de <em>l\u2019\u00eele d\u00e9licieuse, <\/em>dans les sables du sombre S\u00e9n\u00e9gal o\u00f9 avait habit\u00e9 l\u2019oncle au Mus\u00e9e, et \u00e0 travers le Grand Oc\u00e9an austral <em>o\u00f9 des dorades passaient.\u00a0\u00bb<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Cet esprit, fait pour la r\u00eaverie int\u00e9rieure sur les larges espaces du monde, portait les germes du <em>Mariage de Loti, <\/em>du <em>Roman d\u2019un Spahi <\/em>et de tous les grands livres aux noms immortels qui ont enrichi la litt\u00e9rature fran\u00e7aise d\u2019une sensibilit\u00e9 nouvelle. Cette sensibilit\u00e9 ne se compare pas et elle ne s\u2019imite pas. Pierre Loti en a fait un domaine o\u00f9 il est seul. Il existait avant lui une litt\u00e9rature exotique, mais sa <em>Rarahu <\/em>ne doit rien, ni pour la composition ni pour le ton, \u00e0 <em>Paul et Virginie et, <\/em>malgr\u00e9 la forte impression qu\u2019il avait re\u00e7ue des <em>Natchez, <\/em>son imagination et son style n\u2019ont jamais imit\u00e9 la mani\u00e8re somptueuse de Chateaubriand. La recherche de la paternit\u00e9 litt\u00e9raire a un attrait que je ne nie pas, mais pour qui \u00e9tudie les origines de Pierre Loti, elle devient vite une curiosit\u00e9 inutile. Avec lui, on voit les apports, on ne voit pas les emprunts. Il vit sur ses terres, et de son propre fonds.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Je sais que, tout jeune, il aimait Musset, mais il y avait dans son admiration pour <em>Rolla <\/em>une sorte de r\u00e9volte contre la Bible dont on l\u2019avait fatigu\u00e9 et son go\u00fbt pour le \u00ab\u00a0conte oriental\u00a0\u00bb de <em>Namouna <\/em>venait peut-\u00eatre de sa ressemblance physique et morale avec Hassan, \u00ab\u00a0indolent et tr\u00e8s opini\u00e2tre&#8230; bien cambr\u00e9, bien lav\u00e9&#8230; joyeux et maussade, na\u00eff et blas\u00e9, sinc\u00e8re et rus\u00e9&#8230;<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Des mains de patricien, l\u2019aspect fier et nerveux\u2026 Ce qu\u2019il avait de beau surtout, c\u2019\u00e9taient les yeux.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Je sais aussi que Pierre Loti admirait <em>Salammb\u00f4, <\/em>mais je tiens de lui qu\u2019il n\u2019en avait pas lu une ligne quand il \u00e9crivait ses premiers chefs-d\u2019\u0153uvre. Ainsi de tout\u00a0: il n\u2019y avait \u00ab\u00a0point de souvenirs litt\u00e9raires ou de pr\u00e9jug\u00e9s savants entre la nature et lui. Il n\u2019\u00e9tait point livresque&#8230;\u00a0\u00bb C\u2019est Anatole France qui l\u2019a dit, et sur quel ton\u00a0! \u00ab\u00a0Loin de l\u2019en bl\u00e2mer, moi dont l\u2019esprit a d\u00e9vor\u00e9 en ce monde une quantit\u00e9 suffisante de papier noirci, je l\u2019en f\u00e9licite\u00a0: il lit dans les choses et cela vaut mieux, pour un po\u00e8te, que de lire dans les livres.\u00a0\u00bb Il n\u2019est pas de jugement plus juste. Pierre Loti est un po\u00e8te, qui a lu dans la nature. Mais avec quels yeux et, puisqu\u2019il faut toujours en revenir au mot qui le r\u00e9sume, avec quelle sensibilit\u00e9\u00a0! Nous ne sortons jamais de nous-m\u00eames et nous ne nous souvenons que de nous-m\u00eames. La vision si r\u00e9aliste, si sinc\u00e8re et, quoi qu\u2019on en ait dit, si exacte de Pierre Loti s\u2019accordait avec des affinit\u00e9s myst\u00e9rieuses dont nul n\u2019a mieux que Plumkett, son camarade de marine, un esprit p\u00e9n\u00e9trant et d\u00e9licat, fix\u00e9 le caract\u00e8re. \u00ab\u00a0Il y a de v\u00e9ritables affinit\u00e9s entre vous et certaines suites de sons, entre vous et certaines couleurs \u00e9clatantes, entre vous et certains miroitements lumineux, entre vous et certaines lignes, certaines formes&#8230; Hors de ces \u00e9motions il n\u2019y a pas de bonheur pour vous&#8230; Vous serez toujours un pauvre exil\u00e9.\u00a0\u00bb Pierre Loti s\u2019\u00e9vadait de sa tristesse, de sa solitude accabl\u00e9e, des mornes ennuis, de son exil par les longs voyages o\u00f9 il n\u2019eut \u2014 sauf le drame tragique du S\u00e9n\u00e9gal, qui n\u2019est pas la rencontre avec Fatou-Gaye \u2014 que des amours fugitives. Il y avait en lui un homme primitif et un raffin\u00e9\u00a0; \u00ab\u00a0du sauvage, du Tartare, du Pahouin\u00a0\u00bb, et un artiste, dont le go\u00fbt du dessin et celui de la musique, qui d\u00e9passaient la fantaisie d\u2019un amateur, avaient aviv\u00e9 et enrichi la d\u00e9licatesse. \u00ab\u00a0O Loti, si na\u00eff et si rus\u00e9, lui disait encore Plumkett, auquel il permettait de tout dire, vous \u00eates tr\u00e8s personnellement vous, nul ne pourra jamais vous donner un nom, et on se trompe toujours en vous appliquant une appellation connue\u00a0;&#8230; vous \u00eates tr\u00e8s unique dans votre mani\u00e8re.\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Il est unique et il est ind\u00e9finissable. Il use des mots de tout le monde, mais sa magie souveraine donne \u00e0 la grandeur et \u00e0 l\u2019\u00e9pouvante, \u00e0 l\u2019\u00e9motion et \u00e0 la piti\u00e9, \u00e0 la tendresse et au m\u00e9pris, aux aspects changeants de toutes les mers du globe, aux solitudes arides des vastes d\u00e9serts, aux enchantements des \u00eeles d\u00e9licieuses, aux amours ou aux mis\u00e8res des humbles, \u00e0 la fid\u00e9lit\u00e9 des vieux serviteurs, \u00e0 la vie aimante et souffrante des b\u00eates, des accents qui rie sont qu\u2019\u00e0 lui. Il a un sens instinctif de la mesure, du rythme, du mouvement. Il n\u2019emploie jamais une \u00e9pith\u00e8te inexacte, inutile ou conventionnelle. Son style est une harmonie. Il ne sait dire que ce qu\u2019il \u00e9prouve. Il ne voyage pas pour chercher des images\u00a0: il n\u2019est pas un homme de lettres\u00a0; il est un po\u00e8te. Avec lui l\u2019image ne s\u2019ajoute pas \u00e0 la phrase comme une parure\u00a0; elle a la simplicit\u00e9 naturelle de la fleur qui pousse au bout de la branche. Aucune nuance ne lui \u00e9chappe\u00a0: il saisit et il exprime l\u2019insaisissable. Il a plusieurs \u00e2mes ou plut\u00f4t son \u00e2me rend toutes les vibrations\u00a0; elle se transforme et elle se m\u00e9tamorphose, plus sensible aux paysages et aux passions que curieuse des \u00e9v\u00e9nements et soucieuse de l\u2019histoire.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Cette \u0153uvre dans laquelle<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Les parfums, les couleurs et les sons se r\u00e9pondent<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">est riche d\u2019une incomparable vari\u00e9t\u00e9. On lui a quelquefois reproch\u00e9 sa monotonie. Quelle injustice\u00a0! Aucun \u00e9crivain ne s\u2019est renouvel\u00e9 davantage, de Stamboul \u00e0 Tahiti, du S\u00e9n\u00e9gal en Bretagne, du Japon au Maroc, de Venise \u00e0 J\u00e9rusalem, du pays basque \u00e0 P\u00e9kin, de l\u2019Inde en Perse, de l\u2019\u00c9gypte \u00e0 Angkor. Mais il est toujours pr\u00e9sent dans son \u0153uvre, parce qu\u2019il n\u2019a \u00ab\u00a0jamais rien \u00e9crit qu\u2019il n\u2019ait eu l\u2019esprit hant\u00e9 d\u2019une chose ou le c\u0153ur serr\u00e9 d\u2019une souffrance\u00a0\u00bb. Prenait-il au s\u00e9rieux le regret qu\u2019il exprimait ici, le jour de sa r\u00e9ception, d\u2019avoir mis \u00ab\u00a0beaucoup trop de lui-m\u00eame dans ses livres\u00a0\u00bb\u00a0? Je l\u2019ai assez connu pour ne pas le croire. Il ramenait tout \u00e0 lui, non par vanit\u00e9, mais par la loi m\u00eame de sa nature. Ses descriptions ont le myst\u00e8re et l\u2019attrait d\u2019une confession. Elles sont humaines. Comme dans ses romans, o\u00f9 la grandeur est faite de simplicit\u00e9 path\u00e9tique, la vie y palpite. On n\u2019est un grand homme que si l\u2019on a \u00e9t\u00e9 vraiment un homme. Un \u00e9crivain qui se d\u00e9tache de son \u0153uvre peut \u00eatre un artiste dont la forme s\u00e9duit notre esprit, mais il n\u2019est pas le fr\u00e8re de notre c\u0153ur. Il faut avoir souffert pour \u00e9mouvoir. Pierre Loti ne fut pas heureux. Toujours et partout, malgr\u00e9 les apparences, il fut un d\u00e9senchant\u00e9. C\u2019est par sa m\u00e9lancolie d\u00e9sabus\u00e9e et d\u00e9licate qu\u2019il nous touche si profond\u00e9ment\u00a0: elle est la fleur secr\u00e8te de son rare g\u00e9nie. Il n\u2019avait pas la pr\u00e9tention d\u2019apporter une pens\u00e9e nouvelle. Il laissait parler son \u00e2me. Ardemment et passionn\u00e9ment fran\u00e7aise, elle lui inspira les plus beaux cris de col\u00e8re et de piti\u00e9 pendant la guerre tragique o\u00f9, dispens\u00e9 par son \u00e2ge de tout appel, il r\u00e9clama et obtint \u00e0 grand peine le droit de remplir des missions p\u00e9rilleuses et de rendre, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019extr\u00eame front, des services \u00e0 son pays. Il avait la fiert\u00e9 de son uniforme. Quand, au bout de trois ans, trahi par ses forces et desservi par les r\u00e8glements, il dut le quitter pour toujours, son chagrin ressembla \u00e0 un d\u00e9chirement. Mais il n\u2019y a pas de limite d\u2019\u00e2ge pour le g\u00e9nie. Ne pouvant plus faire de grands voyages autour du monde, Pierre Loti refit le voyage de sa vie. Il ouvrit son <em>Journal intime, <\/em>si riche encore de tant de chers souvenirs qu\u2019il voulait sauver du n\u00e9ant, et il publia, sous divers titres, les cahiers, vieux de plus de cinquante ans, qui, jour par jour, racontaient son existence. Dans cette s\u00e9rie admirable, <em>Prime jeunesse <\/em>est un pur chef-d\u2019\u0153uvre qui \u00e9gale, s\u2019il ne le d\u00e9passe, ce <em>Roman d\u2019un Enfant, <\/em>o\u00f9 il disait\u00a0: \u00ab\u00a0Et qui sait\u00a0? En avan\u00e7ant dans la vie, j\u2019en viendrai peut-\u00eatre \u00e0 \u00e9crire d\u2019encore plus intimes choses, qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent on ne m\u2019arracherait pas, et cela pour essayer de prolonger, au del\u00e0 de ma propre dur\u00e9e, tout ce que j\u2019ai \u00e9t\u00e9, tout ce que j\u2019ai pleur\u00e9, tout ce que j\u2019ai aim\u00e9.\u00a0\u00bb Ses grands chefs-d\u2019\u0153uvre, puis\u00e9s dans l\u2019\u00e9ternelle nature et dans ce que le c\u0153ur humain a de plus intime, lui assurent une dur\u00e9e immortelle. Tant qu\u2019on aimera et tant qu\u2019on pleurera, ces deux br\u00e8ves et musicales syllabes, <em>Loti, <\/em>tomb\u00e9es un jour des l\u00e8vres d\u2019une jeune Tahitienne, chanteront la gloire de celui qui fut, dans le domaine du r\u00eave, un prince magnifique et un incomparable magicien.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Source Acad\u00e9mie fran\u00e7aise :<\/span> <a dir=\"ltr\" href=\"http:\/\/www.academie-francaise.fr\/\"><span style=\"color: #1a0dab;\"><span style=\"text-decoration: underline;\">http:\/\/www.academie-francaise.fr\/<\/span><\/span><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #800000;\"><em><strong>page pr\u00e9c\u00e9dente<\/strong> :\u00a0Le fauteuil n\u00b0 13.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/logo-tenue-acad\u00e9micien.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-1920 size-full\" src=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/logo-tenue-acad\u00e9micien.jpg\" alt=\"logo tenue acad\u00e9micien\" width=\"720\" height=\"329\" srcset=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/logo-tenue-acad\u00e9micien.jpg 720w, https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/logo-tenue-acad\u00e9micien-300x137.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 720px) 100vw, 720px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #800000;\"><em>\u00a0<\/em><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; \u00a0R\u00e9ponse au discours de r\u00e9ception d\u2019Albert Besnard Le 10 juin 1926 Louis BARTHOU R\u00e9ception de M. Albert Besnard \u00a0 Monsieur, La joie que nous \u00e9prouvons \u00e0 vous recevoir au milieu de nous s\u2019accompagne de la tristesse d\u2019un douloureux anniversaire\u00a0; il y a aujourd\u2019hui trois ans, jour pour jour, que Pierre Loti mourait \u00e0 Hendaye. 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