{"id":1913,"date":"2016-05-03T19:41:50","date_gmt":"2016-05-03T19:41:50","guid":{"rendered":"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/?p=1913"},"modified":"2018-10-18T23:06:31","modified_gmt":"2018-10-18T23:06:31","slug":"pierre-loti-elu-a-lacademie-francaise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/?p=1913","title":{"rendered":"Pierre Loti \u00e9lu \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/pierre-loti-acad\u00e9micien.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-1915 size-full\" src=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/pierre-loti-acad\u00e9micien.jpg\" alt=\"pierre loti acad\u00e9micien\" width=\"250\" height=\"373\" srcset=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/pierre-loti-acad\u00e9micien.jpg 250w, https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/pierre-loti-acad\u00e9micien-201x300.jpg 201w\" sizes=\"auto, (max-width: 250px) 100vw, 250px\" \/><\/a><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/logo-Acad\u00e9mie-fran\u00e7aise.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-1919 size-full\" src=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/logo-Acad\u00e9mie-fran\u00e7aise.png\" alt=\"logo Acad\u00e9mie fran\u00e7aise\" width=\"411\" height=\"78\" srcset=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/logo-Acad\u00e9mie-fran\u00e7aise.png 411w, https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/logo-Acad\u00e9mie-fran\u00e7aise-300x56.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 411px) 100vw, 411px\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div id=\"attachment_1921\" style=\"width: 676px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.academie-francaise.fr\/\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-1921\" class=\"wp-image-1921 size-full\" src=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/Photo-r\u00e9cente-Acad\u00e9mie-fran\u00e7aise.jpg\" alt=\"Photo r\u00e9cente Acad\u00e9mie fran\u00e7aise\" width=\"666\" height=\"228\" srcset=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/Photo-r\u00e9cente-Acad\u00e9mie-fran\u00e7aise.jpg 666w, https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/Photo-r\u00e9cente-Acad\u00e9mie-fran\u00e7aise-300x102.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 666px) 100vw, 666px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-1921\" class=\"wp-caption-text\"><span style=\"color: #ff0000;\">Cliquez sur la photo pour acc\u00e9der au site de l&rsquo;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise<\/span><\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<table width=\"100%\">\n<tbody>\n<tr>\n<td>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #000000;\">R\u00e9ception de M. Pierre Loti<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #000000;\">DISCOURS PRONONC\u00c9 DANS LA S\u00c9ANCE PUBLIQUE le jeudi 7 avril 1892<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #000000;\">PARIS PALAIS DE L\u2019INSTITUT<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0M. Pierre Loti, ayant \u00e9t\u00e9 \u00e9lu par l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise \u00e0 la place vacante par la mort de M. Octave Feuillet, y est venu prendre s\u00e9ance le jeudi 7 avril 1892, et a prononc\u00e9 le discours suivant :<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #000000;\">Messieurs,<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0J&rsquo;\u00e9tais loin de France, naviguant sur un des cuirass\u00e9s de l&rsquo;escadre et arriv\u00e9 de la veille au port d&rsquo;Alger, le jour o\u00f9 votre compagnie, Messieurs, me fit le grand honneur inattendu de me donner ici la place vide qu&rsquo;Octave Feuillet avait laiss\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Ce fut pour moi un inoubliable soir que celui du 21 mai 1891. L&rsquo;\u00e9lection avait eu lieu dans le jour,\u2013 et moi, par incr\u00e9dulit\u00e9 absolue de ce grand triomphe, peut-\u00eatre aussi par je ne sais quel tranquille fatalisme d&rsquo;Oriental qui me reste au fond de l&rsquo;\u00e2me, j&rsquo;avais pass\u00e9 mon temps, l&rsquo;esprit distrait et presque sans pens\u00e9e, \u00e0 errer tout en haut du vieil Alger, dans ces quartiers morts et ensevelis de chaux blanche qui entourent une mosqu\u00e9e antique et tr\u00e8s sainte : un des lieux du monde o\u00f9 j&rsquo;ai toujours rencontr\u00e9 le sentiment le plus intime, et aussi le plus calm\u00e9 du n\u00e9ant des choses terrestres&#8230;<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Le soleil baissant, je redescendis vers le port, pour regagner mon navire o\u00f9 m&rsquo;appelait un service de nuit ; avant de rentrer cependant, je voulus aller au bureau de la marine, o\u00f9 l&rsquo;on porte les d\u00e9p\u00eaches qui nous sont destin\u00e9es, pensant bien que quelque ami aurait pris soin de me dire quel \u00e9tait l&rsquo;\u00e9lu nouveau et combien de vos voix, Messieurs, s&rsquo;\u00e9taient \u00e9gar\u00e9es sur le marin errant que j&rsquo;\u00e9tais. \u2013 Alors, pour me faire conduire \u00e0 ce quartier solitaire du vieux port o\u00f9 le bureau de la marine est \u00e9tabli, je pris une barque sur le quai, une lilliputienne barque, la seule qui se trouvait l\u00e0, men\u00e9e par deux rameurs comiques, que je vois encore, et qui \u00e9taient de tout petits enfants. \u2013 Il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 ferm\u00e9, ce bureau, quand j&rsquo;arrivai ; un matelot, qui montait la garde aux environs, apr\u00e8s avoir trouv\u00e9 \u00e0 grand-peine une clef pour l&rsquo;ouvrir, chercha, dans l&rsquo;\u00e9tag\u00e8re des lettres, la case r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 mon navire : elle \u00e9tait remplie d&rsquo;un monceau de petits papiers bleus qui, depuis deux heures, n&rsquo;avaient cess\u00e9 d&rsquo;arriver \u00e0 mon adresse, \u2013 et, au lieu d&rsquo;une d\u00e9p\u00eache que j&rsquo;attendais, ce matelot, tr\u00e8s \u00e9tonn\u00e9, m&rsquo;en remit de quoi remplir mes deux mains.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0J&rsquo;avais compris, avant m\u00eame d&rsquo;avoir d\u00e9chir\u00e9 la premi\u00e8re. Et une sorte d&rsquo;\u00e9blouissement me vint, qui \u00e9tait plut\u00f4t m\u00e9lancolique et ressemblait presque \u00e0 de l&rsquo;effroi&#8230;<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Je remontai sans mot dire dans ma tr\u00e8s petite barque \u00e0 \u00e9quipage d&rsquo;enfants, qui en v\u00e9rit\u00e9 \u00e9tait maintenant bien modeste pour porter ma fortune nouvelle, et tant que dura le trajet jusqu&rsquo;\u00e0 mon navire, tout en glissant sur I&rsquo;eau tranquille, je d\u00e9chirai un \u00e0 un les papiers bleus, lisant de pr\u00e8s, aux derni\u00e8res lueurs rouges du jour, dans le beau cr\u00e9puscule commen\u00e7ant, ces f\u00e9licitations qui m&rsquo;arrivaient de toutes parts, et o\u00f9 les mots <em>joie, bonheur<\/em>, revenaient toujours \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du mot <em>gloire<\/em>. Dans ce calme du jour de printemps qui finissait, cet instant me semblait solennel \u2013 comme chaque fois qu&rsquo;un grand pas vient d&rsquo;\u00eatre franchi dans la vie ; je sentais m\u00eame une sorte d&rsquo;angoisse \u00e9trange, comme si un manteau trop magnifique \u2013 mais en m\u00eame temps trop lourd, trop immobilisant \u2013 e\u00fbt \u00e9t\u00e9 tout \u00e0 coup jet\u00e9 sur mes \u00e9paules. Et puis, je songeais \u00e0 celui dont le d\u00e9part m&rsquo;avait ouvert ces portes, et qui pr\u00e9cis\u00e9ment avait \u00e9t\u00e9, dans le monde des lettres, le premier d\u00e9clar\u00e9 de tous mes amis intellectuels ; il me semblait qu&rsquo;en prenant sa place, je le plongeais plus avant dans la grande nuit o\u00f9 nous allons tous.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Il fallut mon arriv\u00e9e \u00e0 bord, la bonne et franche joie du tr\u00e8s charmant amiral qui nous commandait, la f\u00eate que me firent mes chers camarades du <em>carr\u00e9<\/em>, pour me donner enfin \u00e0 entendre que cette gloire un peu effrayante \u00e9tait vraiment une chose heureuse ; \u2013 et j&rsquo;avoue, par exemple, que je finis tr\u00e8s gaiement la soir\u00e9e au milieu d&rsquo;eux.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00c0 beaucoup de gens superficiels, il doit sembler que nous repr\u00e9sentions, Octave Feuillet et moi, deux extr\u00eames, ne pouvant \u00eatre aucunement rapproch\u00e9s. Je crois au contraire qu&rsquo;au fond notre conformit\u00e9 de go\u00fbt \u00e9tait compl\u00e8te.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Il est vrai, nous avons peint des sc\u00e8nes et des figures essentiellement diff\u00e9rentes ; mais cela ne suffit point pour \u00e9tablir que nous n&rsquo;avons pas aim\u00e9 les m\u00eames choses, les m\u00eames compagnies, \u2013 les m\u00eames femmes. Bien loin de l\u00e0, je pense que nous \u00e9tions faits tous deux pour nous laisser charmer par les m\u00eames simplicit\u00e9s sauvages autant que par les m\u00eames \u00e9l\u00e9gances ; un commun d\u00e9go\u00fbt nous unissait d&rsquo;ailleurs contre tout ce qui est grossier ou seulement vulgaire \u2013 et peut-\u00eatre aussi, il faut l&rsquo;avouer, un commun \u00e9loignement trop d\u00e9daigneux, pas assez tol\u00e9rant, \u00e0 peine justifiable, pour ce qui tient le milieu de l&rsquo;\u00e9chelle humaine, pour les demi-\u00e9ducations et les banalit\u00e9s bourgeoises.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Je garde pr\u00e9cieusement, comme d&rsquo;un peu \u00e9tranges reliques, des lettres de ce mondain exquis, me disant \u00e0 quel point le ber\u00e7aient ces r\u00e9cits lointains o\u00f9 n&rsquo;apparaissent que mes matelots rudes et mes tr\u00e8s petites amies \u00e0 peine plus compliqu\u00e9es de civilisation que des gazelles ou des oiseaux.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Quant \u00e0 ses femmes \u00e0 lui, marquises ou duchesses, \u2013 grandes dames toujours, et non par le titre seul, mais par la haute fiert\u00e9 de c\u0153ur et par l&rsquo;affinement extr\u00eame, \u2013 de ce que, jamais encore, on ne les a vues passer dans mes livres, il serait bien inexact de conclure que je les m\u00e9connais et que leur charme m&rsquo;\u00e9chappe.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Non, les milieux de pr\u00e9dilection d&rsquo;Octave Feuillet \u00e9taient au contraire les miens. Et j&rsquo;incline fort \u00e0 penser que, si les hasards de la mer l&rsquo;avaient mis comme moi en contact habituel avec les rudes et les simples, qui ont leur haute noblesse, eux aussi, et ne sont presque jamais vulgaires, il les aurait aim\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0En notant ainsi nos tendances communes, j&rsquo;ai l&rsquo;impression que je me rapproche un peu \u00e0 vos yeux de celui dont le d\u00e9part m&rsquo;a ouvert la porte de votre compagnie, Messieurs, et dont je suis encore confus d&rsquo;occuper la place.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Des diff\u00e9rentes l\u00e9gendes, que mon constant \u00e9loignement a laiss\u00e9es se former autour de moi, et qui sont en g\u00e9n\u00e9ral pour faire sourire, celle-ci par hasard s&rsquo;est trouv\u00e9e fond\u00e9e : je ne lis jamais. C&rsquo;est vrai ; par paresse d&rsquo;esprit, par frayeur inexpliqu\u00e9e de la pens\u00e9e \u00e9crite, par je ne sais quelle lassitude avant d&rsquo;avoir commenc\u00e9, je ne lis pas. Ce qui n&#8217;emp\u00eache que, si par hasard j&rsquo;ai ouvert un livre, je suis tr\u00e8s capable de me passionner pour lui, quand il en vaut la peine.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Qu&rsquo;on me pardonne mon insistance sur ce point ; elle est pour m&rsquo;excuser d&rsquo;avouer qu&rsquo;avant mon \u00e9lection \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise je ne connaissais d&rsquo;Octave Feuillet que deux livres, lus dans mon extr\u00eame jeunesse, il y a quelque vingt ans. \u2013 Lus avec passion, par exemple, dans le calme des soirs en mer, \u00e0 bord du premier navire qui m&#8217;emporta vers ces pays de soleil, r\u00eav\u00e9s depuis mon enfance. Ils s&rsquo;intitulaient <em>Sibylle<\/em> et <em>Julia de Tr\u00e9c\u0153ur<\/em>.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Des ann\u00e9es encore pass\u00e8rent. Et enfin, arriva pour moi l&rsquo;instant, si impr\u00e9vu et si singuli\u00e8rement amen\u00e9, o\u00f9 je livrai au public, sans oser d&rsquo;abord les signer d&rsquo;aucun nom, ces fragments du journal de ma vie intime qui ont \u00e9t\u00e9 mes premiers livres.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Au lendemain de l&rsquo;apparition de ces \u0153uvres de d\u00e9but, remplies de maladresses et d&rsquo;inexp\u00e9rience, je passais \u00e0 Paris, entre deux longs voyages. D\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s \u00e9tonn\u00e9, et un peu charm\u00e9 aussi, d&rsquo;apprendre qu&rsquo;on m&rsquo;avait lu, j&rsquo;\u00e9prouvai une vraie surprise joyeuse quand, chez mon \u00e9diteur, on me remit une carte d&rsquo;Octave Feuillet me disant sa curiosit\u00e9 de me conna\u00eetre et me priant d&rsquo;aller le voir.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Je n&rsquo;eus garde d&rsquo;y manquer, et me rendis \u00e0 l&rsquo;appartement de la rue de Tournon qu&rsquo;il occupait alors&#8230; En traversant, \u00e0 la suite du domestique qui m&rsquo;introduisait, deux ou trois salons sombres remplis de choses anciennes, \u2013 je me rappelle combien je me sentais intimid\u00e9 de ma qualit\u00e9 nouvelle et inattendue d&rsquo;auteur, au moment de compara\u00eetre devant lui.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0En ce temps-l\u00e0, Octave Feuillet \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 presque un vieillard, pour mes yeux de vingt-huit ans ; \u2013 vieillard s\u00e9duisant s&rsquo;il en fut, avec sa jolie figure distingu\u00e9e, son fin sourire. Et je ne puis assez dire la simplicit\u00e9, l&rsquo;adorable bienveillance, la familiarit\u00e9 d&rsquo;exquise compagnie, avec lesquelles ce ma\u00eetre accueillit le marin si obscur.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">&#8230; Et je trouve bien particulier, bien \u00e9trange, de venir pr\u00e9cis\u00e9ment ici prendre la place de celui qui m&rsquo;avait le premier tendu la main, \u00e0 mon arriv\u00e9e, un peu brusque et impr\u00e9vue, dans le monde des lettres !&#8230;<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Maintenant je voudrais dire, en quelques mots, tr\u00e8s simplement, la vie d&rsquo;Octave Feuillet.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Et puis j&rsquo;essaierai de dire aussi ma profonde admiration pour ses \u0153uvres, sans employer pour cet \u00e9loge la langue consacr\u00e9e de la critique \u2013 que je ne poss\u00e8de gu\u00e8re et que j&rsquo;avoue ne pas aimer&#8230; Mais je me sens l\u00e0 bien au-dessous de ma t\u00e2che ; je suis inquiet, \u2013 en m\u00eame temps que charm\u00e9 avec tristesse, \u2013 du grand honneur qui me revient de parler de lui.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Sa vie, toute d&rsquo;honneur pur, de d\u00e9licatesse rare, elle a coul\u00e9 comme une belle eau limpide, jamais troubl\u00e9e, jamais effleur\u00e9e m\u00eame d&rsquo;une souillure de surface. Je ne crois pas, cependant, qu&rsquo;elle ait \u00e9t\u00e9 une vie heureuse : les gens heureux n&rsquo;\u00e9crivent pas d&rsquo;aussi beaux livres que lui.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Il avait du reste h\u00e9rit\u00e9 de famille une nervosit\u00e9 extr\u00eame. Enfant, il \u00e9tait une petite sensitive, souffrant vaguement de tout, inquiet de l&rsquo;inconnu de la vie et attach\u00e9 \u00e9trangement \u00e0 la vieille maison paternelle. Vers sa dixi\u00e8me ann\u00e9e, la mort de sa m\u00e8re causa un \u00e9branlement si terrible \u00e0 sa sant\u00e9 qu&rsquo;on eut peur de le perdre, lui aussi.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0La premi\u00e8re partie de son existence d&rsquo;homme, pass\u00e9e dans l&rsquo;antique h\u00f4tel familial de Saint-L\u00f4, fut sombre, presque s\u00e9questr\u00e9e, docilement soumise \u00e0 la volont\u00e9 d&rsquo;un p\u00e8re despotique et triste. Il avait pour appartement un pavillon m\u00e9lancolique, et ses fen\u00eatres donnaient sur un jardin \u00e0 l&rsquo;abandon, o\u00f9 des statues couvertes de mousse verdissaient \u00e0 l&rsquo;ombre. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il \u00e9crivit ses premi\u00e8res \u0153uvres \u00e0 grand succ\u00e8s, obs\u00e9d\u00e9 par la continuelle frayeur de d\u00e9plaire au vieillard qui r\u00e9gnait en ma\u00eetre \u00e0 son logis.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Plus tard, apr\u00e8s la mort de ce p\u00e8re, si redout\u00e9 et si aim\u00e9 pourtant, qui avait jet\u00e9 sur toute sa jeunesse une ombre oppressante, il put enfin arranger sa vie \u00e0 sa guise et r\u00e9aliser son d\u00e9sir le plus cher, en venant habiter ce Paris qu&rsquo;il adorait. \u2013 Mais il resta d\u00e9courag\u00e9 devant ses r\u00eaves accomplis. Ni la faveur des souverains d&rsquo;alors, ni la libert\u00e9, ni la gloire, ne lui donnaient ce qu&rsquo;il en avait attendu. Cette disposition d&rsquo;\u00e2me \u00e0 souffrir de tout, m\u00eame du bonheur, qu&rsquo;il a port\u00e9e en lui jusqu&rsquo;\u00e0 son dernier jour, s&rsquo;augmentait maintenant de la nostalgie du toit h\u00e9r\u00e9ditaire et du lourd remords de l&rsquo;avoir vendu. Et puis, ce surchauffage de Paris, \u2013 qui est capable, il est vrai, de faire \u00e9clore, chez des gens quelconques, des demi-talents tr\u00e8s acceptables, ou, pour mieux dire, de surprenantes habilet\u00e9s, \u2013 est plut\u00f4t nuisible pour ceux qui ont quelque charmant r\u00eave \u00e0 traduire, quelque plainte d&rsquo;\u00e2me \u00e0 communiquer \u00e0 leurs fr\u00e8res, \u2013 ou seulement un cri sinc\u00e8re \u00e0 jeter. Il ne fut pas long \u00e0 s&rsquo;en apercevoir. Il sentit aussi que le travail, au milieu des agitations mondaines, lui devenait bien plus difficile que jadis, l\u00e0-bas, dans le silence du jardin paternel aux statues couvertes de mousse.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Donc, il repartit pour Saint-L\u00f4, ne se r\u00e9servant \u00e0 Paris qu&rsquo;un pied-\u00e0-terre, qu&rsquo;un g\u00eete de passage. Et cette troisi\u00e8me p\u00e9riode de sa vie fut la plus heureuse de toutes, la plus calme, la mieux combin\u00e9e \u00e0 son gr\u00e9, la plus favorable au d\u00e9veloppement de son talent. Chaque ann\u00e9e, quittant sa retraite de Normandie, il apparaissait pour quelques jours au milieu des \u00e9blouissements de Compi\u00e8gne ou de Fontainebleau. Tous les hivers, il passait aussi deux ou trois mois \u00e0 Paris, dans les milieux d&rsquo;\u00e9l\u00e9gance vraie, regardant et \u00e9coutant les grandes dames de son temps, dont il est <em>le seul<\/em> \u00e0 nous avoir peint les allures, le ton familier, les causeries discr\u00e8tes ou le hautain persiflage, les silencieux h\u00e9ro\u00efsmes ou les passions affin\u00e9es et sourdement terribles.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0J&rsquo;ai dit que, dans ces conditions nouvelles d&rsquo;existence, il travaillait avec moins d&rsquo;inqui\u00e9tude que jadis ; mais je n&rsquo;entends point par l\u00e0 qu&rsquo;il travaillait avec confiance en lui-m\u00eame. Je crois du reste qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 un vrai martyr des lettres ; on ne trouverait sans doute pas un autre \u00e9crivain qui ait aim\u00e9 son art avec tant de passion et qui en ait souffert aussi continuellement que lui. Cela para\u00eet tr\u00e8s invraisemblable, mais tous ses livres, qui, malgr\u00e9 des d\u00e9nouements plut\u00f4t cruels, respirent une sorte de haute s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, de supr\u00eame aisance, avec, de temps en temps, de la gaiet\u00e9 de bon aloi et de l&rsquo;ironie l\u00e9g\u00e8re, \u2013 tous ses livres ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits dans l&rsquo;angoisse et dans la fi\u00e8vre. Il \u00e9tait poursuivi par cette crainte obs\u00e9dante de d\u00e9choir, que ne connaissent point les m\u00e9diocres, en g\u00e9n\u00e9ral contents d&rsquo;eux-m\u00eames ; il se croyait toujours au-dessous de l&rsquo;\u0153uvre pr\u00e9c\u00e9dente et il lui arrivait de d\u00e9truire d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment, le lendemain, ce qu&rsquo;il avait achev\u00e9 la veill\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0La phase la plus p\u00e9nible de son travail \u00e9tait celle de la composition. C&rsquo;est ici que celui qui parle devient plus incapable encore de bien comprendre et de bien juger. Et c&rsquo;est ici surtout que nos diff\u00e9rences s&rsquo;accentuent, \u2013 car si nous avons plusieurs points communs dont je suis fier, nous avons aussi d&rsquo;extr\u00eames dissemblances. Je n&rsquo;ai jamais <em>compos\u00e9 <\/em>un roman, moi ; je n&rsquo;ai jamais \u00e9crit que quand j&rsquo;avais l&rsquo;esprit hant\u00e9 d&rsquo;une chose, le c\u0153ur serr\u00e9 d&rsquo;une souffrance, \u2013 et il y a toujours beaucoup trop de moi-m\u00eame dans mes livres.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Lui, au contraire, \u00e9tait personnellement absent de son \u0153uvre. Alors, il lui fallait trouver la donn\u00e9e d&rsquo;un livre, mettre sur pied les personnages ; placer, dans le vide originel, chacune des sc\u00e8nes avec ordre, depuis celle du d\u00e9but jusqu&rsquo;\u00e0 celle du d\u00e9nouement. Et tout ce travail, dont l&rsquo;id\u00e9e seule m&rsquo;\u00e9pouvante, \u00e9tait pour lui un long supplice, redout\u00e9 et ador\u00e9 quand m\u00eame. C&rsquo;\u00e9tait seulement lorsque se dessinaient bien, \u00e0 ses yeux, ces personnages, cr\u00e9\u00e9s de toute pi\u00e8ce par lui et auxquels il avait le magique talent de donner une vie si intense, qu&rsquo;il commen\u00e7ait \u00e0 respirer un peu et \u00e0 moins souffrir. Et bient\u00f4t, ces figures, n\u00e9es de lui, lui semblaient existantes tout \u00e0 fait. Avec M<sup>me<\/sup> Octave Feuillet, toujours intimement associ\u00e9e \u00e0 ses travaux, il causait de ces charmants fant\u00f4mes comme s&rsquo;ils eussent \u00e9t\u00e9 en chair et en os. Puis, quand le livre \u00e9tait achev\u00e9, quand il avait mis au bas le mot : \u00ab Fin \u00bb, il \u00e9prouvait une impression d&rsquo;abandon et de solitude ; \u2013 une impression de d\u00e9sespoir m\u00eame, si le d\u00e9nouement avait \u00e9t\u00e9 cruel ; il versait de vraies larmes sur ces femmes de r\u00eave qui, depuis tant de mois, faisaient partie de sa vie. Et alors, il lui arrivait de demander \u00e0 M<sup>me<\/sup> Feuillet, tr\u00e8s affectueusement, avec beaucoup de s\u00e9rieux et avec tout juste l&rsquo;imperceptible et fin sourire qu&rsquo;il fallait pour enlever \u00e0 la question ce qu&rsquo;elle aurait eu d&rsquo;enfantin : \u00ab <em>Tu n&rsquo;en es pas jalouse au moins ?<\/em> \u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Ses inqui\u00e9tudes, apr\u00e8s, quand l&rsquo;\u0153uvre \u00e9tait lanc\u00e9e, devenaient terribles. Pour un article m\u00e9chant, pour une injure que lui jetait un journal, il lui venait des nuits d&rsquo;insomnie, de v\u00e9ritables acc\u00e8s de fi\u00e8vre ; il n&rsquo;avait pas vis-\u00e0-vis de ces choses, l&rsquo;insouciance qu&rsquo;il faut.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Dans toute existence humaine qui est un peu longue, qui n&rsquo;est pas tranch\u00e9e, brusquement, en pleine jeunesse, il y a presque toujours un apog\u00e9e, une heure plus lumineuse, \u2013 et ensuite un triste d\u00e9clin.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Son heure rayonnante, \u00e0 lui, fut celle o\u00f9 il vint s&rsquo;installer, comme biblioth\u00e9caire, dans le beau pavillon de Diane, au palais de Fontainebleau.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Mais cette sorte d&rsquo;enchantement d&rsquo;apoth\u00e9ose, qui \u00e9tait venu couronner sa carri\u00e8re, fut de courte dur\u00e9e. La grande guerre \u00e9clata, balayant tout ce qui avait \u00e9t\u00e9 la brillante cour, mettant partout du chaos, de la d\u00e9tresse et de la nuit.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Il n&rsquo;avait plus l&rsquo;\u00e2ge o\u00f9 l&rsquo;on prend un fusil et o\u00f9 l&rsquo;on marche. Alors son vrai devoir d&rsquo;honneur \u00e9tait la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 ces souverains, si effroyablement tomb\u00e9s, qui toujours l&rsquo;avaient trait\u00e9 en ami et lui avaient fait partager leur instable fortune. Son d\u00e9vouement \u00e0 leur malheur devint pour lui une sorte de religion douloureuse.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Des rancunes jalouses le poursuivirent ; il eut des d\u00e9ceptions, des revers.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Sa sant\u00e9 aussi s&rsquo;alt\u00e9rait de plus en plus, min\u00e9e par des exc\u00e8s de travail et des tristesses. De pr\u00e9coces infirmit\u00e9s lui venaient&#8230; C&rsquo;\u00e9tait bien la triste p\u00e9riode assombrie, la descente in\u00e9vitable sur le versant noir.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0En 1889, la mort de son fils a\u00een\u00e9 vint porter le dernier coup \u00e0 ses forces, d\u00e9j\u00e0 si \u00e9branl\u00e9es. Et il le suivit de pr\u00e8s, bris\u00e9 plus vite par cette immense douleur ; en d\u00e9cembre 1890, il s&rsquo;en alla lui aussi&#8230; Il avait trouv\u00e9 le courage d&rsquo;achever, pendant ses derniers jours, ses derni\u00e8res heures, ce beau livre : <em>Honneur d&rsquo;artiste<\/em>, qu&rsquo;il appelait son chant du cygne.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Et, tr\u00e8s pr\u00e8s de mourir, il avait dit ceci, qui est d&rsquo;une m\u00e9lancolie sans bornes : \u00ab Je n&rsquo;\u00e9crirais plus quand m\u00eame je vivrais. Je ne serais plus compris. Le r\u00e9alisme ne veut plus de mon id\u00e9al. \u00bb Il s&rsquo;en est all\u00e9 avec cette erreur, pour lui si douloureuse, que son \u0153uvre avait fait son temps et ne serait plus lue.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0J&rsquo;affirmerai tout \u00e0 l&rsquo;heure, avec la plus intime conviction, avec l&rsquo;assurance la plus absolue, \u2013 \u00e0 d\u00e9faut du talent qu&rsquo;il faudrait pour le prouver, \u2013 j&rsquo;affirmerai qu&rsquo;il se trompait et que son \u0153uvre durera. Et je veux d\u00e8s maintenant dire ici que son id\u00e9al m\u00eame ne lui nuira point, dans cet inqui\u00e9tant avenir o\u00f9 l&rsquo;on nous juge tous \u00e0 notre valeur vraie. Le r\u00e9alisme, et le naturalisme qui en est l&rsquo;exc\u00e8s, je suis loin de contester leurs droits ; mais, comme de grands feux de paille impure qui s&rsquo;allument, ils ont jet\u00e9 une \u00e9paisse fum\u00e9e par trop envahissante. La condamnation du naturalisme est, d&rsquo;ailleurs, en ceci, c&rsquo;est qu&rsquo;il prend ses sujets uniquement dans cette lie du peuple des grandes villes o\u00f9 ses auteurs se complaisent. N&rsquo;ayant jamais regard\u00e9 que cette flaque de boue, qui est tr\u00e8s sp\u00e9ciale et tr\u00e8s restreinte, ils g\u00e9n\u00e9ralisent, sans mesure, les observations qu&rsquo;ils y ont faites, \u2013 et, alors, ils se trompent outrageusement. Ces gens du monde qu&rsquo;ils essaient de nous peindre, ou bien ces paysans, ces laboureurs, pareils tous \u00e0 des gens que l&rsquo;on prendrait dans des bals de Belleville, sont faux. Cette grossi\u00e8ret\u00e9 absolue, ce cynisme qui raille tout, sont des ph\u00e9nom\u00e8nes morbides, particuliers aux barri\u00e8res parisiennes ; j&rsquo;en ai la certitude, moi qui arrive du grand air du dehors. Et voil\u00e0 pourquoi le naturalisme, tel qu&rsquo;on l&rsquo;entend aujourd&rsquo;hui, est destin\u00e9, \u2013 malgr\u00e9 le monstrueux talent de quelques \u00e9crivains de cette \u00e9cole, \u2013 \u00e0 passer, quand la curiosit\u00e9 malsaine qui le soutient se sera lass\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0L&rsquo;id\u00e9al, au contraire, est \u00e9ternel ; il ne peut qu&rsquo;\u00eatre voil\u00e9, ou bien sommeiller momentan\u00e9ment, \u2013 et d\u00e9j\u00e0, sur la fin de notre si\u00e8cle, il est certain qu&rsquo;il repara\u00eet, avec le mysticisme son fr\u00e8re ; ils se r\u00e9veillent ensemble, ces deux berceurs tr\u00e8s doux de nos \u00e2mes ; ils ne sont plus tout \u00e0 fait tels qu&rsquo;autrefois, ils sont plus troubl\u00e9s, pris de vertige et ne sachant gu\u00e8re o\u00f9 se rattacher dans le d\u00e9sarroi de tout ; mais ils vivent toujours et on recommence \u00e0 plus nettement les voir, derri\u00e8re ce nuage de fum\u00e9e du r\u00e9alisme, qui s&rsquo;est lev\u00e9 sur eux, des bas-fonds effroyables\u2026 Il y a de nouveau beaucoup de gens qui volontiers se reposent en lisant un livre honn\u00eate o\u00f9 les mots ne sont pas grossiers, un livre o\u00f9 les personnages, envelopp\u00e9s de je ne sais quelle po\u00e9sie transcendante, expriment avec distinction des pens\u00e9es tr\u00e8s nobles, \u2013 un livre d&rsquo;Octave Feuillet par exemple\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Le lendemain de mon \u00e9lection \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise, d\u00e8s le r\u00e9veil, d\u00e8s le retour du souvenir, l&rsquo;inqui\u00e9tude me vint de cet \u00ab \u00e9loge \u00bb qu&rsquo;il est traditionnel de prononcer \u2013 et qui devrait toujours \u00eatre raisonn\u00e9, motiv\u00e9 d&rsquo;une fa\u00e7on solide et savante, \u00e9clatant, d\u00e9cisif, irr\u00e9futable, puisqu&rsquo;il semble, h\u00e9las ! qu&rsquo;un plus grand et plus morne silence se fasse, apr\u00e8s, sur celui qui s&rsquo;en est all\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0J&rsquo;avais, d\u00e8s cette premi\u00e8re heure, conscience de mon incapacit\u00e9 certaine devant cette t\u00e2che ; je sentais cela si en dehors de ce que je puis faire ! \u2013 Et, pour tout dire, je m&rsquo;effrayais aussi de conna\u00eetre si peu l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Octave Feuillet ; je m&rsquo;effrayais surtout de constater que mon admiration pour lui, examin\u00e9e de pr\u00e8s, avait en somme des raisons \u00e0 peine s\u00e9rieuses : quoi, en effet ? l&rsquo;attrait sup\u00e9rieur, la distinction supr\u00eame de sa conversation et de sa personne ; l&rsquo;allure exquise de cinq ou six petites lettres \u00e0 moi adress\u00e9es, \u2013 et le souvenir persistant de deux livres, <em>Julia<\/em> et <em>Sibylle<\/em>, lus jadis avec enthousiasme, mais lus \u00e0 vingt ans&#8230; Mon Dieu, si en le lisant et en l&rsquo;\u00e9tudiant aujourd&rsquo;hui, j&rsquo;allais ne plus l&rsquo;aimer !&#8230; Et si, pour \u00e9crire cet \u00e9loge impos\u00e9, la sinc\u00e9rit\u00e9 allait me faire d\u00e9faut, que me resterait-il, \u00e0 moi qui n&rsquo;ai ni l&rsquo;habilet\u00e9 ni l&rsquo;exp\u00e9rience ?&#8230;<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Quelques jours plus tard, \u00e0 la fin de ce m\u00eame mois de mai, tous ses livres, mand\u00e9s en h\u00e2te \u00e0 Paris, m&rsquo;arriv\u00e8rent, \u2013 vingt ou trente volumes dont les titres m\u00eames m&rsquo;\u00e9taient pour la plupart inconnus&#8230; Anxieusement, je cherchai d&rsquo;abord mes deux grandes amies d&rsquo;autrefois, <em>Julia<\/em> et <em>Sibylle<\/em> ; vivraient-elles, \u00e0 mes yeux, autant que jadis ; garderaient-elles leur charme encore ou bien l&rsquo;auraient-elles perdu ?&#8230; Et en tremblant je commen\u00e7ai de relire.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Je fus rassur\u00e9 tr\u00e8s vite : elles vivaient toujours, et d&rsquo;une vie aussi intense ; leurs figures, un peu oubli\u00e9es, me r\u00e9apparaissaient aussi attirantes. Et, pour <em>Julia<\/em> que j&rsquo;avais voulu revoir la premi\u00e8re, je me rappelle que, ayant pris le livre le soir, je continuai de lire, malgr\u00e9 l&rsquo;heure avanc\u00e9e de la nuit, et suivis la charmeuse dans sa course \u00e0 la mort, jusqu&rsquo;\u00e0 cette fin admirable, haletante de vertige ; \u00ab La b\u00eate, sentant l&rsquo;ab\u00eeme, se d\u00e9roba brusquement, et marqua un demi-cercle. La jeune femme, les cheveux d\u00e9nou\u00e9s, l&rsquo;\u0153il \u00e9tincelant, la narine ouverte, la retourna, la fit reculer&#8230; Et le cheval, fumant, cabr\u00e9, se levait presque droit et se dessinait de toute sa hauteur sur le ciel gris du matin&#8230; \u00c0 la fin, il fut vaincu : ses pieds de derri\u00e8re quitt\u00e8rent le sol et rencontr\u00e8rent l&rsquo;espace. Il se renversa et ses jambes de devant battirent l&rsquo;air convulsivement. \u2013 L&rsquo;instant d&rsquo;apr\u00e8s, la falaise \u00e9tait vide. Aucun bruit ne s&rsquo;\u00e9tait fait. Dans ce profond ab\u00eeme, la chute et la mort avaient \u00e9t\u00e9 silencieuses. \u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Oh ! j&rsquo;\u00e9tais tranquillis\u00e9 compl\u00e8tement. L&rsquo;\u00e9loge d&rsquo;Octave Feuillet, j&rsquo;\u00e9tais donc s\u00fbr maintenant de pouvoir le faire, de cette seule fa\u00e7on qui f\u00fbt \u00e0 ma port\u00e9e, \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire en toute sinc\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;admiration, avec mon instinct et avec mon c\u0153ur.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Ce serait peut-\u00eatre une bonne fortune, pour un critique digne de ce nom qui aurait \u00e0 se prononcer sur un \u00e9crivain, que de le lire pour la premi\u00e8re fois d&rsquo;un bout \u00e0 l&rsquo;autre, comme je l&rsquo;ai fait, dans l&rsquo;ordre m\u00eame o\u00f9 ses livres ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits, et de pouvoir suivre ainsi le d\u00e9veloppement de son talent, le d\u00e9gagement progressif de sa personnalit\u00e9 s&rsquo;il en a une \u2013 et de voir s&rsquo;affirmer dans l&rsquo;\u0153uvre cette unit\u00e9 sans laquelle il n&rsquo;y a ni grandeur ni dur\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Je vais dire une chose qui para\u00eetra peut-\u00eatre une \u00e9normit\u00e9 barbare : pour moi, les \u00e9crivains qui peuvent, \u00e0 un moment donn\u00e9, ne pas se ressembler \u00e0 eux-m\u00eames, ceux par exemple qui peuvent \u00e9crire une pi\u00e8ce mystique apr\u00e8s un po\u00e8me ath\u00e9e, n&rsquo;ont pas d&rsquo;\u00e2me, ne sont que des amuseurs \u00e0 gages. Les vrais po\u00e8tes \u2013 dans le sens le plus libre et le plus g\u00e9n\u00e9ral de ce mot \u2013 naissent avec deux ou trois chansons, qu&rsquo;il leur faut \u00e0 tout prix chanter, mais qui sont toujours les m\u00eames ; qu&rsquo;importe, du reste, si chaque fois ils les chantent avec tout leur c\u0153ur !&#8230; Ceux qui en savent chanter davantage, les ont trouv\u00e9es ailleurs qu&rsquo;au fond de leur \u00e2me ; et alors elles ne font plus ni sourire ni pleurer&#8230; Tant de livres, dont l&rsquo;habilet\u00e9 pourtant me confondait, m&rsquo;ont lass\u00e9 tout de suite ; il y avait de tout l\u00e0 dedans ; tel passage me rappelait je ne sais quel auteur, \u2013 et tel passage apr\u00e8s, je ne sais quel autre. Les vrais \u00e9crivains n&rsquo;ont qu&rsquo;au d\u00e9but de l\u00e9g\u00e8res variations de ce genre, sous l&rsquo;influence des lectures premi\u00e8res ; ensuite ils se retrouvent eux-m\u00eames ; ils le deviennent de plus en plus, et restent ce qu&rsquo;ils sont, sans souci des critiques, ni des insultes, \u2013 ni des modes qui changent, car il y a des modes \u00e0 l&rsquo;usage des \u00e9crivains de pacotille et de leurs lecteurs.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Dans l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Octave Feuillet, la <em>personnalit\u00e9 <\/em>et l&rsquo;<em>unit\u00e9<\/em> sont deux essentielles et bien rares choses que je veux constater d&rsquo;abord. C&rsquo;est toujours lui, c&rsquo;est de plus en plus lui qui \u00e9crit, et dont on sent vibrer 1&rsquo;\u00e2me d\u00e9licatement noble. Derri\u00e8re la multiplicit\u00e9 des personnages, sous l&rsquo;infinie et charmante diversit\u00e9 de tant de drames, la th\u00e8se soutenue, \u2013 car je suis forc\u00e9 de reconna\u00eetre que les livres de Feuillet soutiennent une th\u00e8se, \u2013 la th\u00e8se aussi demeure constante.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Les hommes \u00e0 th\u00e9ories, \u2013 surtout ceux des couches nouvelles qui viennent au monde d\u00e9j\u00e0 tout bard\u00e9s d&rsquo;\u00e9rudition, \u2013 longuement discutent avec gravit\u00e9 si le roman doit \u00eatre romanesque ou documentaire, ou psychologique, ou je ne sais quoi encore ; s&rsquo;il doit se borner au r\u00f4le d&rsquo;amusette pour gens du monde, ou bien s&rsquo;il lui est permis de soutenir quelque haute th\u00e8se de morale ou de philosophie\u2026 Je suis forc\u00e9 d&rsquo;avouer que la port\u00e9e un peu profonde de ces discussions m&rsquo;\u00e9chappe ; je les trouve m\u00eame passablement vaines et pu\u00e9riles. Dans mon ing\u00e9nuit\u00e9 de barbare \u00e9duqu\u00e9 en courant la mer, peu m&rsquo;importe d&rsquo;abord qu&rsquo;un livre s&rsquo;appelle roman ou s&rsquo;intitule de tel autre nom qu&rsquo;on voudra, \u2013 et la seule chose que je lui demande, c&rsquo;est d&rsquo;avoir la vie et d&rsquo;avoir le charme.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0La vie et le charme&#8230; Octave Feuillet poss\u00e9dait le secret magique de les donner aux fant\u00f4mes de son imagination. Ce secret-l\u00e0, on n&rsquo;arrive jamais \u00e0 le poss\u00e9der si, en naissant, on ne l&rsquo;a re\u00e7u de quelque f\u00e9e ; ce secret-l\u00e0, pour un \u00e9crivain, est tout, et suffit d&rsquo;ailleurs pour assurer \u00e0 ses \u0153uvres cette dur\u00e9e un peu longue qu&rsquo;on est convenu d&rsquo;appeler l&rsquo;immortalit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0La vie et le charme d&rsquo;un livre ! parmi les choses ind\u00e9finissables ces deux-l\u00e0 sont au premier rang ; o\u00f9 r\u00e9sident-elles ?\u2026 on n&rsquo;en sait rien : on les constate sans les expliquer, on en subit l&rsquo;entra\u00eenant sortil\u00e8ge, \u2013 et voil\u00e0 tout.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Ah ! il le poss\u00e9dait pleinement, ce secret de donner le charme et de donner la vie, lui qui savait nous faire pleurer et nous faire sourire. J&rsquo;ai dit qu&rsquo;il se laissait prendre lui-m\u00eame aux airs de r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;avaient ses personnages, qu&rsquo;il s&rsquo;attachait \u00e0 leurs quasi-existences, au point d&rsquo;\u00e9prouver, apr\u00e8s chaque livre achev\u00e9, un instant d&rsquo;\u00e9trange et imaginaire douleur, comme si des \u00eatres ch\u00e9ris se fussent effondr\u00e9s tout \u00e0 coup, dans ce vide o\u00f9 ne venaient de tomber que ses propres chim\u00e8res. Eh bien ! nous, en le lisant, nous subissons, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;illusion douce ou cruelle, tous ces mirages cr\u00e9\u00e9s par lui et auxquels il se trompait lui-m\u00eame.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Nous parcourons toujours jusqu&rsquo;au bout ses livres \u00e0 lui, avec un int\u00e9r\u00eat grandissant \u2013 et une h\u00e2te involontaire, malgr\u00e9 les ravissants d\u00e9tails qui nous arr\u00eatent en chemin et auxquels nous aimons ensuite revenir ; nous suivons toujours, et quelquefois avec des larmes, ses personnages, jusqu&rsquo;au point final qui brusquement nous les replonge dans la nuit. Peut-\u00eatre m\u00eame les suivons-nous avec un int\u00e9r\u00eat qui pourrait \u00eatre dangereux pour des t\u00eates jeunes, lorsque ce sont de perverses charmeuses comme l&rsquo;amante de M. de Camors, \u2013 ou surtout comme cette Julia de Tr\u00e9c\u0153ur, que je me souviens d&rsquo;avoir quelque peu aim\u00e9e d&rsquo;amour, vers mes vingt ans.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Lorsqu&rsquo;un \u00e9crivain met son talent, ses dons rares au service d&rsquo;une th\u00e8se morale qui lui tient au c\u0153ur, si, en outre, cette th\u00e8se est excellente et s&rsquo;il trouve moyen de la d\u00e9fendre dans vingt volumes sans cesser un instant de charmer, il me para\u00eet que cela cr\u00e9e pour lui une sup\u00e9riorit\u00e9 sur ceux qui charment peut-\u00eatre mais qui ne prouvent rien ; \u2013 une sup\u00e9riorit\u00e9, par exemple, sur celui qui parle en ce moment et qui, sans jamais essayer de rien conclure, n&rsquo;a su que chanter son admiration \u00e9pouvant\u00e9e devant l&rsquo;immensit\u00e9 changeante du monde, ou jeter son cri de r\u00e9volte et de d\u00e9tresse devant la mort\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Et, ce qui est encore plus \u00e0 la gloire d&rsquo;Octave Feuillet, c&rsquo;est que, cette th\u00e8se \u00e0 laquelle il a consacr\u00e9 sa vie, il r\u00e9ussit \u00e0 la prouver, au moins dans une surprenante mesure et autant qu&rsquo;une chose de morale peut \u00eatre prouv\u00e9e, \u00e0 notre \u00e9poque o\u00f9 tout chancelle. Son long plaidoyer en faveur de la femme du monde, contre l&rsquo;homme du monde son mari, arrive \u00e0 nous convaincre sans que nous en ayons eu conscience, attendris ou amus\u00e9s que nous \u00e9tions, en l&rsquo;\u00e9coutant, par quelque conte toujours d\u00e9licieux.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Dans <em>Un mariage dans le monde<\/em>, M<sup>me<\/sup> de Loris \u00e9crit \u00e0 M. de Rias : \u00ab Le mariage est une entreprise qui promet d&rsquo;inestimables b\u00e9n\u00e9fices ; mais il y a un cahier des charges. L&rsquo;aviez-vous lu, Monsieur ? Je crains que non, car vous y auriez vu qu&rsquo;une grande part de l&rsquo;\u00e9ducation de la femme revient \u00e0 son mari ; que c&rsquo;est \u00e0 lui de modeler \u00e0 son gr\u00e9, de former suivant ses v\u0153ux, d&rsquo;\u00e9lever \u00e0 la dignit\u00e9 de ses sentiments et de ses pens\u00e9es, ce jeune c\u0153ur et ce jeune esprit qui ne demandent qu&rsquo;\u00e0 lui plaire ; vous y auriez vu qu&rsquo;il est \u00e0 la fois sage et charmant d&rsquo;ajouter aux liens qui unissent une femme \u00e0 son mari, ceux qui unissent l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 son ma\u00eetre, \u00e0 son instituteur, \u00e0 son guide, \u00e0 son ami&#8230; \u00bb C&rsquo;est la seule fois, il me semble, que Feuillet nous ait pr\u00e9sent\u00e9 tout cela sous cette petite forme de sermon ; mais il l&rsquo;a pr\u00each\u00e9, de la fa\u00e7on la plus merveilleusement envelopp\u00e9e, dans tous ses livres. \u2013 Qu&rsquo;il me soit permis de dire qu&rsquo;il l&rsquo;a pr\u00each\u00e9 aussi de son exemple en associant \u00e0 tous les \u00e9lans de son esprit la femme d&rsquo;\u00e9lite qui \u00e9tait la sienne.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0La cons\u00e9quence naturelle, qu&rsquo;il d\u00e9duit lui-m\u00eame de cette th\u00e8se, est la responsabilit\u00e9 du mari mondain dans les fautes de la femme qu&rsquo;il n&rsquo;a trait\u00e9e qu&rsquo;en objet de luxe et de passag\u00e8re fantaisie, et quelquefois enfin le pardon, le pardon accord\u00e9 \u00e0 plein c\u0153ur, avec tendresse et avec larmes, \u2013 par ce mari qui, dans le fond, aime encore celle qui est tomb\u00e9e et ne se sent pas vis-\u00e0-vis d&rsquo;elle la conscience bien en paix. \u2013 Mais, qu&rsquo;on ne s&rsquo;y m\u00e9prenne pas cependant, ce pardon, dans les romans de Feuillet, est toujours un pardon <em>in extremis<\/em> si la faute a \u00e9t\u00e9 consomm\u00e9e ; il n&rsquo;est jamais suivi d&rsquo;une reprise de la vie commune qui, apr\u00e8s une telle d\u00e9ch\u00e9ance de la femme, e\u00fbt r\u00e9volt\u00e9 son chevaleresque honneur. Ainsi Marcelle de Targy, pardonn\u00e9e avec amour, meurt dans les bras de son mari en recevant le premier baiser de mis\u00e9ricorde. Ainsi Jacques Fabrice, apr\u00e8s avoir pardonn\u00e9 \u00e0 sa femme, s&rsquo;en va, seul, errer dans le jardin sombre, h\u00e9sitant, troubl\u00e9 \u2013 et finalement prend un revolver\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Ce plaidoyer continuel en faveur des femmes est sans doute un des motifs pour lesquels son \u0153uvre a \u00e9t\u00e9 tant aim\u00e9 d&rsquo;elles ; mais je ne crois pas que ce soit le seul, ni m\u00eame, quoi qu&rsquo;on en ait pr\u00e9tendu, le principal.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Et il faut vraiment qu&rsquo;ils aient \u00e9t\u00e9 bien s\u00e9rieux, leurs motifs, \u2013 car il les a malmen\u00e9es comme personne. D&rsquo;abord les quelques monstres qu&rsquo;il lui a plu de cr\u00e9er sont toujours f\u00e9minins. On peut r\u00e9pondre, il est vrai, que ces monstres sont des exceptions ; mais je trouve int\u00e9ressant de citer ici quelques phrases cueillies au hasard dans ses livres, et qui s&rsquo;adressent \u00e0 la femme <em>en g\u00e9n\u00e9ral<\/em> ; celle-ci, par exemple : \u00ab Les femmes ont des malices subtiles et profondes dont elles gardent le secret \u00bb, ou bien cette autre : \u00ab Les femmes sont \u00e0 l&rsquo;aise dans la perfidie comme le serpent dans les broussailles, et elles s&rsquo;y meuvent avec une souplesse tranquille que l&rsquo;homme n&rsquo;atteint jamais \u00bb ; ou encore ce portrait de la Parisienne qui, du reste, ne nous est nullement pr\u00e9sent\u00e9 comme une charge : \u00ab Dans cette \u00e9trange serre chaude de Paris, l&rsquo;enfant est d\u00e9j\u00e0 une jeune fille, la jeune fille est une femme et la femme est un monstre. Elle se conduit quelquefois bien, quelquefois mal, sans grand go\u00fbt pour l&rsquo;un ni pour l&rsquo;autre, parce qu&rsquo;elle r\u00eave quelque chose de mieux que le bien et de pire que le mal. Cette innocente n&rsquo;est souvent s\u00e9par\u00e9e de la d\u00e9bauche que par un caprice et du crime que par une occasion. \u00bb Des r\u00e9quisitoires de cette violence, on en trouve partout dans son \u0153uvre, et il est manifeste que, d&rsquo;une fa\u00e7on absolue, il consid\u00e8re les femmes comme inf\u00e9rieures \u00e0 nous, \u2013 except\u00e9, bien entendu, dans ces admirables mouvements d&rsquo;abn\u00e9gation et d&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme o\u00f9 elles nous d\u00e9passent, il est le premier \u00e0 le reconna\u00eetre.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Mais il-y a pis encore de sa part, et les femmes du monde sont trop fines pour ne l&rsquo;avoir pas senti ; c&rsquo;est qu&rsquo;il conna\u00eet \u00e0 fond leurs man\u00e8ges, petits tours, futilit\u00e9s, mi\u00e8vreries, com\u00e9dies et singeries, et qu&rsquo;il les d\u00e9voile \u2013 et les immortalise\u2026 Voici, par exemple, la douairi\u00e8re de Vergnes, venue avec sa petite-fille Sibylle faire visite \u00e0 une ancienne amie et apprenant du concierge que cette derni\u00e8re est morte depuis six semaines : \u00ab Ah ! mon ami, s&rsquo;\u00e9crie-t-elle, qu&rsquo;est-ce que vous me dites !&#8230; C&rsquo;est vraiment inou\u00ef, ces choses-l\u00e0 !\u2026 Voil\u00e0 la vie, ma ch\u00e8re enfant ! Eh bien, mon pauvre Jean, chez le p\u00e2tissier qui fait le coin de la rue Castiglione, vous savez ?\u2026 \u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0R\u00e9ellement il faut tout admirer, dans ce court passage, qui est une merveille de niaiserie f\u00e9minine et mondaine, l&rsquo;exclamation du d\u00e9but, la petite r\u00e9flexion philosophique \u00e0 l&rsquo;usage de Sibylle sur la fragilit\u00e9 de la vie, et, pour comble, ce : \u00ab mon pauvre Jean \u00bb, ce ton, endeuill\u00e9 du deuil de l&rsquo;amie, que prend la douairi\u00e8re pour prier son cocher de la conduire chez le p\u00e2tissier de son choix. \u2013 Et l&rsquo;\u0153uvre de Feuillet en est remplie, de ces coups d&rsquo;\u00e9pingle, parmi lesquels j&rsquo;ai choisi les moins sanglants\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Je crois qu&rsquo;une des principales raisons pour lesquelles Octave Feuillet s&rsquo;est vu pardonner tout cela par les femmes, c&rsquo;est que, malgr\u00e9 tout, il les a faites irr\u00e9sistiblement charmantes et que, dans ses livres, leur gr\u00e2ce demeure toujours souveraine.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Et enfin, il y a cette raison encore, c&rsquo;est que les femmes ont en g\u00e9n\u00e9ral du go\u00fbt, beaucoup plus de go\u00fbt que nous n&rsquo;en avons nous-m\u00eames. Si l&rsquo;on \u00e9crit un livre d&rsquo;histoire, de science ou de morale, c&rsquo;est le jugement des hommes qui compte ; mais, pour un romancier, il me semble que l&rsquo;admiration des femmes est plus d\u00e9sirable, parce qu&rsquo;elles conservent g\u00e9n\u00e9ralement plus de d\u00e9licatesse que les hommes, et qu&rsquo;elles n&rsquo;en ont jamais la grossi\u00e8ret\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Le <em>Roman psychologique<\/em> \u2013 je suis vraiment constern\u00e9 d&rsquo;avoir \u00e0 prononcer ce mot p\u00e9dant \u2013 a, lui aussi, de nos jours, men\u00e9 grand bruit autour de sa personne et d\u00e9cr\u00e9t\u00e9, absolument du reste comme le <em>Roman naturaliste<\/em>, qu&rsquo;en dehors de lui-m\u00eame, rien ne valait\u2026 Et pourtant, apr\u00e8s les remarquables ma\u00eetres de cette \u00e9cole, dans quel indigeste pathos sont tomb\u00e9s les m\u00e9diocres qui les ont suivis !\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0De ce que les romans d&rsquo;Octave Feuillet ne rentrent pas dans la cat\u00e9gorie \u00e9tiquet\u00e9e <em>psychologique<\/em>, il serait aussi enfantin de dire qu&rsquo;ils ne contiennent point de psychologie, que de conclure qu&rsquo;il n&rsquo;y en a pas non plus dans les \u0153uvres de Racine ou de Shakespeare, parce que ces \u00e9crivains n&rsquo;ont pas intercal\u00e9 dans le dialogue tragique de longues dissertations sur les \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me de leurs personnages.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Les romans d&rsquo;Octave Feuillet sont au contraire essentiellement des romans d&rsquo;\u00e2me, de puissants romans d&rsquo;\u00e2me ; ils le sont m\u00eame presque uniquement, puisque la description, la mise en sc\u00e8ne, y jouent un r\u00f4le si effac\u00e9. Ses moyens sont autres que ceux des auteurs dits : <em>Psychologues<\/em> et voil\u00e0 tout. Les \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me de ses personnages, c&rsquo;est le lecteur qui les d\u00e9gage lui-m\u00eame, et sans peine, je le d\u00e9clare, des actes commis, des conversations \u00e9chang\u00e9es, quelquefois rien que d&rsquo;une r\u00e9plique br\u00e8ve, o\u00f9 d&rsquo;un haussement d&rsquo;\u00e9paules ou d&rsquo;un demi-sourire.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0C&rsquo;est le proc\u00e9d\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre, et il semble \u00e9tonnant \u00e0 premi\u00e8re vue que ses pi\u00e8ces n&rsquo;aient pas eu un succ\u00e8s aussi \u00e9clatant et aussi durable que ses romans ; mais cela tient sans doute \u00e0 ce que, dans ses drames, il reste toujours trop fin, trop d\u00e9licat, pas assez soucieux de l&rsquo;optique th\u00e9\u00e2trale ; aussi, bien qu&rsquo;il ait eu le sens dramatique \u00e0 un degr\u00e9 rare, ses pi\u00e8ces ne sont-elles plus gu\u00e8re jou\u00e9es que devant des auditoires restreints et choisis.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Elles vivront quand m\u00eame, parce qu&rsquo;elles seront toujours exquises \u00e0 lire.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0En v\u00e9rit\u00e9, dans tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de, j&rsquo;ai la frayeur d&rsquo;avoir, pour ceux qui ne le conna\u00eetraient pas, donn\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un Feuillet presque monotone ; car j&rsquo;ai dit deux choses qu&rsquo;il faudrait pouvoir att\u00e9nuer comme il convient : d&rsquo;abord, qu&rsquo;il se ressemblait toujours \u00e0 lui-m\u00eame, ensuite qu&rsquo;il soutenait toujours sa m\u00eame th\u00e8se immuable.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Ce Feuillet-l\u00e0 serait pourtant bien loin du vrai, qui \u00e9tait infiniment divers. Son unit\u00e9, qui consiste en un certain triage tr\u00e8s exclusif des milieux et des sentiments qu&rsquo;il aimait \u00e0 peindre, \u2013 et surtout en une certaine tr\u00e8s haute conception invariable de l&rsquo;honneur, de l&rsquo;amour et de la vie, \u2013 son unit\u00e9, il l&rsquo;enveloppe et la dissimule, comme sa th\u00e8se, sous les plus changeantes histoires ; alors, nous la constatons sans qu&rsquo;elle nous g\u00eane ; nous en prenons juste assez conscience pour avoir une foi sympathique en lui. Et puis, de temps \u00e0 autre, il effleure d&rsquo;un mot, d&rsquo;une phrase profonde, mille choses qui semblaient tout \u00e0 fait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa route habituelle ; alors nous sentons qu&rsquo;en dehors de ses sujets pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s, il \u00e9tait capable de tout voir et de tout comprendre. Ainsi ces quelques lignes charmantes consacr\u00e9es \u00e0 ces maisons familiales que l&rsquo;on ne conserve gu\u00e8re qu&rsquo;en province : \u00ab C&rsquo;est le vieux nid h\u00e9r\u00e9ditaire, que les g\u00e9n\u00e9rations successives r\u00e9parent mais ne changent pas. Quand on rentre, fatigu\u00e9 de la vie et d\u00e9senchant\u00e9 des passions, dans ces chers asiles, avec quel sentiment de paix et de bien-\u00eatre on y respire les odeurs d&rsquo;autrefois, avec quelle douce m\u00e9lancolie on \u00e9coute les bruits familiers de la maison, ces voix myst\u00e9rieuses, ces murmures, ces plaintes, qu&rsquo;ont entendues nos anc\u00eatres et que nos fils entendront apr\u00e8s nous ! Il vous semble, au milieu de ces traditions continu\u00e9es, que votre propre existence se prolonge dans le pass\u00e9 et dans l&rsquo;avenir avec une sorte d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9. \u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Tandis qu&rsquo;il chemine, tout le long de son \u0153uvre, en compagnie constante de gens du monde, s&rsquo;amusant lui-m\u00eame de tout le factice de leur vie, il garde l&rsquo;\u0153il ouvert sur les ab\u00eemes r\u00e9els, sur tous les ab\u00eemes humains, et, par instants il nous en donne la vision inattendue et le vertige, en quelques mots sobres qui ont des dessous infinis. Pour ne citer qu&rsquo;un exemple, n&rsquo;est-il pas \u00e9trange qu&rsquo;elle soit de lui, cette sombre mal\u00e9diction lanc\u00e9e par Philippe de Boisvilliers contre la jeune parente de province qui est sa fianc\u00e9e depuis l&rsquo;enfance : \u00ab C&rsquo;est elle qui a prononc\u00e9 d\u00e8s le berceau l&rsquo;arr\u00eat de ma destin\u00e9e : Tu vivras l\u00e0 et pas ailleurs\u2026 Tu tourneras toute ta vie dans ce cercle fatal, et tu y tourneras avec moi, tu n&rsquo;auras d&rsquo;autre amour que moi, d&rsquo;autre \u00e9pouse que moi, \u2013 et mes go\u00fbts seront tes go\u00fbts, et ma chambre sera ta chambre \u2013 et ma tombe sera ta tombe !\u2026 \u00bb Je ne crois pas qu&rsquo;on ait jamais su parler avec un plus glacial effroi du mariage sans amour, de la vie \u00e0 deux, encha\u00een\u00e9e irr\u00e9vocablement, au fond de quelque coin de province\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Son style, je voudrais n&rsquo;en presque rien dire. \u00c0 mesure qu&rsquo;on avance dans son \u0153uvre, on le trouve de plus en plus simple, clarifi\u00e9, bref, incisif. Il n&#8217;emploie d&rsquo;ailleurs, et il faut lui en savoir gr\u00e9, que des mots fran\u00e7ais, ces vieux mots fran\u00e7ais qui suffisaient si bien \u00e0 nos p\u00e8res pour tout dire. Mais il semble qu&rsquo;il ait d\u00e9daign\u00e9 le style en lui-m\u00eame, qu&rsquo;il ne l&rsquo;ait consid\u00e9r\u00e9 que comme moyen et qu&rsquo;alors il l&rsquo;ait asservi comme tel. Et, I&rsquo;asservir ainsi, c&rsquo;\u00e9tait le comble de l&rsquo;habilet\u00e9, chez lui qui ne d\u00e9crit jamais, qui jamais ne s&rsquo;attarde \u00e0 se bercer avec des musiques de mots ; chez lui qui fait jaillir tout le charme de son \u0153uvre uniquement de la conversation de ses personnages, du froissement de leur caract\u00e8re, du choc de leurs volont\u00e9s et de leurs passions. Je pense qu&rsquo;on pourrait comparer son style \u00e0 la toilette de ces femmes, dont l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance, bien qu&rsquo;excessive, est tellement discr\u00e8te qu&rsquo;on la remarque \u00e0 peine.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Je crois que si Octave Feuillet pouvait m&rsquo;entendre, il me saurait gr\u00e9 de ne parler qu&rsquo;en dernier lieu de son esprit ; il devait le consid\u00e9rer comme secondaire, dans son \u0153uvre dont la port\u00e9e morale l&rsquo;inqui\u00e9tait avant tout. Et cependant, qui a \u00e9t\u00e9 plus spirituel que lui ! Il a de l&rsquo;esprit m\u00eame entre les lignes, et du plus fin, et du plus inattendu. Je sais deux ou trois de ses livres qu&rsquo;un lecteur, d\u00e9sireux de s&rsquo;amuser seulement, pourrait parcourir \u00e0 cet unique point de vue sans perdre sa peine.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0De temps \u00e0 autre, il a des personnages qui sont, \u00e0 eux seuls, des petites merveilles de comique contenu, latent, presque inexplicable. Ainsi, dans <em>Un mariage dans le monde<\/em>, nous appara\u00eet cette comtesse Jules, une vieille cousine de province qui n&rsquo;arrive au milieu de la famille qu&rsquo;aux grandes circonstances, fait du crochet sans rien dire r\u00e9pond d&rsquo;un simple signe de t\u00eate aux questions qu&rsquo;on lui pose, \u2013 et trouve le moyen d&rsquo;\u00eatre impayable avec si peu. Une seule fois elle ouvre la bouche, \u2013 et c&rsquo;est alors pour dire l&rsquo;\u00e9normit\u00e9 la plus impossible \u00e0 pr\u00e9voir et la plus charmante ; comme elle passe pour un dragon d&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9, on lui a confi\u00e9 la garde de deux fianc\u00e9s, qui se marient demain et auxquels il s&rsquo;agit d&rsquo;\u00e9viter toute occasion de t\u00eate-\u00e0-t\u00eate ; quand la m\u00e8re, au collet tr\u00e8s mont\u00e9, lui demande si elle accepte bien les responsabilit\u00e9s de cette surveillance, elle fait : <em>oui<\/em> d&rsquo;un signe de t\u00eate solennel, et ne souffle mot tant que s&rsquo;entendent les pas de la dame qui s&rsquo;\u00e9loigne ; puis gravement prend la parole : \u00ab Mes enfants, dit-elle, dans le mariage, il n&rsquo;y a que la veille de bonne, et je ne veux pas vous en priver. Allez dans le bois, vous promener tous deux, mes chers petits\u2026 \u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Et tant de sous-entendus l\u00e9gers, de demi-mots strictement corrects, qui sont irr\u00e9sistibles !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0On en rencontrerait \u00e0 chaque page, de ces choses extra-spirituelles, qui insinuent tout, sans quitter le ton le plus \u00e9l\u00e9gant.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0En ce moment, il est de mode, pour les superficiels et les m\u00e9diocres, d&rsquo;attaquer cruellement l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Octave Feuillet, parce qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 presque souveraine \u2013 hier ! Rien n&rsquo;est si comique, m\u00eame, que ce d\u00e9dain avec lequel parlent de lui certains petits jeunes gens, qui se croient des auteurs pour avoir publi\u00e9 deux ou trois saugrenuit\u00e9s inintelligibles, dans ces feuilles \u00e9ph\u00e9m\u00e8res consacr\u00e9es aux d\u00e9liquescences c\u00e9r\u00e9brales du jour.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Un des reproches qu&rsquo;on lui adresse, entre mille autres plus accablants, est celui d&rsquo;avoir vieilli. C&rsquo;est, en soi, le plus inique de tous les reproches, puisque tout passe ; et cependant c&rsquo;est le seul que j&rsquo;admette, au moins dans une certaine mesure. Eh bien, oui, il y a l\u00e0 du vrai ; peut-\u00eatre a-t-il un peu vieilli, par endroits, bien qu&rsquo;il se soit efforc\u00e9, avec une habilet\u00e9 surprenante, de se soustraire \u00e0 cette loi dont il semble avoir eu la frayeur anticip\u00e9e. Il a \u00e9vit\u00e9 avec soin tout ce qui, d&rsquo;une fa\u00e7on ou d&rsquo;une autre, pouvait donner une date \u00e0 ses livres ; il n&rsquo;a jamais dit un mot des actualit\u00e9s de son \u00e9poque, il a os\u00e9 \u00e0 peine esquisser la mise en sc\u00e8ne de ses drames, \u2013 et je ne sache pas surtout qu&rsquo;il ait jamais risqu\u00e9 la description d&rsquo;une crinoline ou d&rsquo;un corsage \u00e0 la zouave, comme en portaient, je crois, les belles de son temps. Il a fait tout ce qu&rsquo;il fallait pour que ses romans ne fussent que de purs romans d&rsquo;\u00e2me, de passion \u00e9ternelle et toujours jeune. Et cependant, il a un peu vieilli. En y regardant de pr\u00e8s, il me semble que c&rsquo;est le langage de ses personnages qui, comme on dit, <em>marque<\/em>, insensiblement ; ses jeunes femmes s&rsquo;expriment comme parlent aujourd&rsquo;hui leurs m\u00e8res ; pour \u00eatre dans le ton du jour, il faudrait ajouter aux dialogues de Feuillet quelque chose que je ne sais comment nommer ici ; peut-\u00eatre quelque chose que l&rsquo;on prendrait \u2013 oh\u00a0! \u00e0 tr\u00e8s petite dose \u2013 chez ce moqueur, extra-spirituel aussi, et en avance sur son si\u00e8cle, qui s&rsquo;appelle Gyp\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Mais cette concession h\u00e9sitante est la seule que je fasse \u00e0 ceux qui le d\u00e9nigrent, et j&rsquo;ajoute qu&rsquo;elle n&rsquo;inqui\u00e8te en rien mon affectueuse et compl\u00e8te admiration pour lui : les plus belles choses d&rsquo;hier tombent toujours dans une d\u00e9faveur momentan\u00e9e ; mais elles reprennent leur charme ensuite, d\u00e8s que ce <em>hier<\/em>, qui fait si vite, commence un peu \u00e0 devenir <em>le pass\u00e9<\/em>\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Et maintenant j&rsquo;ai dit de mon mieux ce que je pensais de son \u0153uvre, et je m&rsquo;effraie de l&rsquo;avoir dit si imparfaitement.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Et je songe avec m\u00e9lancolie \u00e0 ce plus grand silence qui va se faire in\u00e9vitablement sur lui, \u00e0 la fin de cette journ\u00e9e, jusqu&rsquo;au jugement de l&rsquo;avenir\u2026 Oh ! je n&rsquo;entends pas par ce mot l&rsquo;avenir tr\u00e8s lointain : qui ose y songer, \u00e0 celui-l\u00e0 ; c&rsquo;\u00e9tait bon aux \u0153uvres antiques de traverser les immenses dur\u00e9es ; mais nos \u0153uvres modernes seront toutes emport\u00e9es vite\u2026 Non, j&rsquo;entends seulement l&rsquo;avenir tr\u00e8s voisin, celui de demain qui arrive, le si\u00e8cle prochain et voil\u00e0 tout. Ce myst\u00e9rieux XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle va bient\u00f4t regarder dans le n\u00f4tre, pour y rechercher ce qu&rsquo;il a eu d&rsquo;un peu grand. Toute notre litt\u00e9rature, pour laquelle nous nous disputons si fort, va passer \u00e0 ce crible des ann\u00e9es, qui laisse tomber dans le vide sans fond les petites choses, la profusion des \u0153uvres impersonnelles, banales, creuses, boursoufl\u00e9es d&rsquo;habilet\u00e9 seule, pour ne retenir que celles qui valent\u2026 Eh bien, dans le crible, resteront ses \u0153uvres \u00e0 lui, parce qu&rsquo;elles ont pr\u00e9cis\u00e9ment cette profondeur que d&rsquo;aucuns leur contestent ; parce qu&rsquo;elles sont toutes vibrantes d&rsquo;\u00e2me ; parce qu&rsquo;elles sont pleines de vie, d&rsquo;esprit et de charme ; \u2013 peut-\u00eatre aussi, je me plais \u00e0 l&rsquo;esp\u00e9rer, parce qu&rsquo;elles sont pleines d&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 \u2013 et d&rsquo;id\u00e9al !<\/span><\/p>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Source Acad\u00e9mie fran\u00e7aise :<\/span> <a dir=\"ltr\" href=\"http:\/\/www.academie-francaise.fr\/\"><span style=\"color: #1a0dab;\">http:\/\/www.academie-francaise.fr\/<\/span><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #800000;\"><em><strong>page pr\u00e9c\u00e9dente<\/strong> :\u00a0R\u00e9ponse d&rsquo;Alfred MEZIERES au discours de Pierre LOTI \u00e9lu \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/Costumes-Loti.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-5713 size-full\" src=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/Costumes-Loti.jpg\" alt=\"Costumes Loti\" width=\"3648\" height=\"2736\" srcset=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/Costumes-Loti.jpg 3648w, https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/Costumes-Loti-300x225.jpg 300w, https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/Costumes-Loti-1024x768.jpg 1024w\" sizes=\"auto, (max-width: 3648px) 100vw, 3648px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/logo-tenue-acad\u00e9micien.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-1920 size-full\" src=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/logo-tenue-acad\u00e9micien.jpg\" alt=\"logo tenue acad\u00e9micien\" width=\"720\" height=\"329\" srcset=\"https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/logo-tenue-acad\u00e9micien.jpg 720w, https:\/\/dev.pierreloti.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/logo-tenue-acad\u00e9micien-300x137.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 720px) 100vw, 720px\" \/><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; &nbsp; &nbsp; R\u00e9ception de M. Pierre Loti DISCOURS PRONONC\u00c9 DANS LA S\u00c9ANCE PUBLIQUE le jeudi 7 avril 1892 PARIS PALAIS DE L\u2019INSTITUT \u00a0 \u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0M. Pierre Loti, ayant \u00e9t\u00e9 \u00e9lu par l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise \u00e0 la place vacante par la mort de M. 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